
En plus de 40 ans de carrière, le tailleur de pierre Luc Chappuis ne s’est jamais attaqué à un tel morceau. | M.-L. Dumauthioz – 24 heures
De sa longue carrière, c’est la première fois qu’il s’attaque à aussi gros. Il faut dire qu’avec ses 60 mètres cubes et ses quelque 160 tonnes, le fameux «rocher» de Corsier-sur-Vevey est un superlatif à lui tout seul. «Aucun de mes collègues ne ferait ce que je fais», sourit Luc Chappuis, criant pour couvrir le bruit des perforatrices, ces énormes perceuses en action juste à côté.
Depuis une dizaine de jours, le tailleur de pierre de L’Isle et ses ouvriers livrent un combat dantesque face à ce géant minéral qui s’était décroché de la falaise voilà un an. Le 2 février 2024, l’immense bloc avait dévalé une parcelle de vigne pour s’arrêter au bord de la route de Fenil, esquintant au passage le tablier du viaduc de l’A9, heureusement sans dégâts importants.
Pour ne pas gêner la réparation et les entretiens futurs du pont, décision a été prise par l’Office fédéral des routes (OFROU) d’évacuer ce caillou hors-normes. Une opération délicate qui a donc été confiée aux savoir-faire de Luc Chappuis. «Le lendemain de l’éboulement, j’étais déjà sur place pour observer le rocher», lâche celui dont la passion vieille de 40 ans se lit sur des mains grises et rugueuses.
Diviser pour régner
À rocher superlatif, efforts superlatifs. C’est qu’il n’est pas question ici de simple granite ou de calcaire, mais de poudingue du Mont-Pèlerin. Un conglomérat de débris rocheux aux strates et aux veines irrégulières, voire capricieuses. «C’est une roche sauvage», résume l’artisan, tenant dans ses mains un petit morceau. On y aperçoit d’innombrables cailloux fusionnés.
Impossible évidemment d’évacuer un tel mastodonte d’un seul coup. «Nous sommes trop petits pour régner là-dessus», formule celui qui préside aussi l’Association romandes des métiers de la pierre. «Alors nous devons diviser pour régner. Autrement dit, fractionner la roche.»
«Notre première méthode a été de forer des trous pour y injecter du béton expansif. Le rocher se fend, mais trop lentement», soupire le spécialiste vaudois, qui ne s’attendait pas à autant de résistance. «C’est dur comme du chien!» 30 tonnes «seulement» ont pu être arrachées depuis le début de l’opération. Et ses deux ouvriers continuent sans relâche à percer la bête de part en part afin de multiplier les fêlures.
Une machine pour l’achever
Sur le flanc du géant minéral, Luc Chappuis désigne une excroissance qui semble vouloir rester accrochée à la masse, malgré la fente qui l’en sépare déjà. «C’est la clé du système, souligne-t-il. Si ce coin-là tombe, alors tout tombe. On se demande d’ailleurs comment ça tient encore.»
Mais le bloc corsiéran ne devrait plus résister longtemps. Ce soir même, une arme à sa mesure sera engagée pour en venir à bout. «Nous allons utiliser une pelleteuse équipée d’un marteau brise-roche. Plus que de casser la pierre, il s’agira de séparer les morceaux que nous avons fractionnés», expose le professionnel de 69 ans. Les blocs seront ensuite chargés dans une benne pour être évacués par camion à son dépôt de L’Isle.
Et après? Jusqu’alors propriété de l’OFROU, le matériau reviendra à Luc Chappuis, qui souhaite le valoriser. C’est d’ailleurs cet aspect patrimonial qui l’a poussé à se lancer dans cette opération hors du commun. «À mes yeux, c’est un produit naturel qui nous est offert. Je ne conçois pas qu’une pierre de cette qualité finisse concassée.»
Ce d’autant qu’en Suisse, la matière première se fait rare pour les tailleurs de pierre. «Le mot <carrière> effraie les autorités et la population. On pense tout de suite à des grandes exploitations à l’image d’Arvel, regrette-t-il. Alors que celles dont on aurait besoin seraient plus discrètes.»
Des escaliers et des murs
Une fois découpés à l’aide d’un câble diamanté, les morceaux de poudingue devraient servir à fabriquer des escaliers et des couvertines pour protéger les murs contre l’eau. Et pas n’importe quels murs. «Je pense bien évidemment à ceux des vignes de Lavaux», sourit Luc Chappuis.
Et côté financier, pas de grands bénéfices à attendre. «Vu les investissements engagés sur ce chantier, j’espère quand même pouvoir en vendre», dit-il sans être vraiment certain de pouvoir rentrer dans ses frais. «Toute ma vie, j’ai bossé à fond. Là, je me fais un peu plaisir.»
