
Fabien Ducommun passe par La Saison culturelle de Montreux avec ce spectacle qui joue actuellement les prolongations à Paris et a été présenté durant deux étés au Festival d’Avignon. | S. Monsarrat
«On se construit par les claques qu’on nous met.» Cela fait une heure trente que l’on échange avec Fabien Ducommun au bar de ce grand hôtel veveysan, que l’on remonte le fil d’«Aime-moi», récit d’un road movie traversant tout à la fois les États-Unis, le répertoire des chanteurs de charme américains et l’intimité d’une vie en construction – la sienne. Une heure trente et nous voici aux prémices, à cette phrase originelle que tous, dans le métier, éprouvent et redoutent: «Coucou Fab, j’espère que tu vas bien, j’ai eu la production au téléphone, ce n’est pas toi qui as eu le rôle…»
Cette claque ouvre le spectacle, elle en est la première chiquenaude, la première des «montagnes russes émotionnelles» qui émaillent les 75 minutes de ce voyage initiatique d’une rare puissance que propose l’artiste genevois, accompagné par la guitare électrique inspirée du renommé Jean-François Prigent. Une scénographie volontairement dépouillée pour aller à l’essentiel, à l’os, dire avec le plus de sincérité possible la route souvent tout sauf rectiligne d’un artiste qui n’a «plus envie de (se) restreindre».
Après «Le Soldat rose»
Pourtant, tout lui semblait tracé de fil blanc. Lui qui a toujours chanté, qui a fait de son enfance une comédie musicale permanente, est retenu en 2008 pour tenir le rôle principal dans «Le Soldat rose», soit celui porté dans la distribution originelle par le chanteur et musicien M, alias Matthieu Chedid, dans ce conte musical composé par son père, Louis Chedid. Deux années durant, Fabien Ducommun joue alors dans les plus grandes salles de France, de Belgique et de Suisse. Tremplin? Oui, mais non. «Après <Le Soldat rose>, Universal (ndlr: grand label discographique) devait me signer un album, mais on ne s’est pas entendus sur l’orientation du disque.»
Dégoûté, le jeune homme arrête alors de chanter pendant dix ans. Jusqu’à rencontrer Monique, professeure de chant de 97 ans. «Elle était exceptionnelle, un petit bout de femme d’1 mètre 45 qui m’a regardé le premier jour et m’a dit «Vous êtes un bon tricheur, mais vous ne savez pas chanter, parce que vous ne savez pas respirer.» Je suis allé voir un guérisseur, qui m’a débloqué mon diaphragme. Monique m’a expliqué ma voix; c’est comme si elle était arrivée avec une clé dans ma gorge.» Six mois plus tard, le baryton-Martin – tessiture vocale située entre le baryton et le ténor – chante «Love me tender», d’Elvis Presley. Monique lui dit qu’il sortira un projet sur les crooners américains.
L’image de la virilité
Dont acte. Fabien Ducommun se retrouve en studio avec un ami et dix chansons – Elvis, Frank Sinatra, Nat King Cole, des standards américains des années 50. «Mais je ne savais pas quoi faire avec. Alors je suis parti écrire. Et là, le spectacle m’est tombé dessus. J’ai vu dans ces chansons qu’il y avait un truc autour de la masculinité. Ces chanteurs ont à un moment donné représenté l’image de la virilité, alors que ces chansons sont parfois <cucul> au possible.»
On est en 2021, 2022. Fabien Ducommun cherche, se cherche, explore ce que veut dire être viril aujourd’hui, met en mots le récit d’un road trip mystico-poétique de la côte Est des États-Unis à l’océan Pacifique à bord d’une Chevrolet nommée Princesse. «J’ai suivi le courant, j’ai écrit tous les jours pendant une semaine, sans jamais me relire. J’avais ma liste de dix chansons à côté de moi et par moments, je m’arrêtais et je me disais: «Tiens, je vais mettre celle-là ici.» Au septième jour, j’ai relu… et par la suite, de nombreuses personnes m’ont dit avoir eu l’impression que les chansons avaient été choisies en fonction de l’histoire…»
C’est qu’il s’en dégage une évidence, de celle qui fait les grands rendez-vous scéniques. Spectacle inclassable, encensé par la critique et le public, «Aime-moi» joue actuellement les prolongations à Paris, au Théâtre des Mathurins, après deux années à la Scala et deux étés au Festival d’Avignon et des nominations aux Trophées de la Comédie musicale. Aujourd’hui, Fabien Ducommun arrête sa Chevrolet à Montreux. Et il ne faut pas le rater.
«Aime-moi», de et avec Fabien Ducommun. Mardi 24, mercredi 25 et jeudi 26 février à 20h au Théâtre Montreux-Riviera. lasaison.ch
