«Les artistes payés au sandwich existent toujours»

Les soirées gala du Montreux Comedy Festival reviennent pour une 35e édition au Théâtre de Beaulieu à Lausanne. | Kobayashi

Humour
Le Montreux Comedy Festival déniche les pépites de demain avec son tremplin pour jeunes talents romands. Un format à découvrir ce mercredi soir. L’occasion de prendre le pouls d’une profession qui se bat pour une meilleure reconnaissance.

Actuellement sur les planches au Théâtre de Beaulieu à Lausanne, l’on se déride avec «la double crème de l’humour francophone». Quid des talents locaux? Si les têtes d’affiche nous proviennent de France et de Belgique, la relève suisse sera à dénicher lors d’une soirée spéciale stand-up, nommée «Mon premier Montreux Suisse» ce 20 novembre. Réunissant neuf pays francophones du continent africain, cette formule «casting» fait mouche depuis 5 ans. Et s’exporte pour tester la relève suisse.
«Nous avons décidé de faire une grande finale d’artistes émergeants de toute la francophonie, dont deux candidats suisses, durant la prochaine édition du festival «Exclam» à Montréal en mai 2025, dévoile le président du Montreux Comedy Festival Grégoire Furrer. À terme, nous souhaitons organiser un grand show international de révélations de l’humour.»
Connu comme un tremplin pour les talents, le festival a propulsé certaines carrières grâce à la diffusion de ses captations de spectacles. Avec un tel potentiel de visibilité, l’Association professionnelle l’Union Romande de l’Humour (voir encadré) encourage «les grands producteurs au bénéfice de subventions publiques» à davantage s’engager et valoriser le travail artistique. Sur ce point, impossible de connaître les cachets des artistes de la 35e édition du Montreux Comedy.

Le combat du rire
Entre faîtière et boîtes de production, tous le confirment: la bataille d’aujourd’hui est de faire reconnaître l’humour comme un art. Une reconnaissance qui passe par la rétribution et les subventions. «Nous sommes davantage en train de nous battre pour chaque cachet, même si les artistes payés au sandwich existent toujours, nous explique Sébastien Corthésy cofondateur de la boîte de production Jokers Comedy, basée à Vevey. Mais il y a une prise de conscience. Car l’humour, c’est beaucoup de travail, et ce travail a un prix.»
Mastodonte sur la scène romande, le Montreux Comedy Festival fait aussi état de difficultés, sans parler du déplacement de la manifestation de Montreux à Lausanne pour les éditions 2023 à 2025. «Il y a des coupes budgétaires partout, et cela ruisselle forcément sur tout le monde, témoigne Grégoire Furrer. La RTS est un grand bailleur de fonds, et le service public est aujourd’hui attaqué sur son modèle de redevance. Tout cela conduit à un appauvrissement des moyens pour la culture.»
La tenue du festival coûte très cher à ce rendez-vous de l’humour francophone. Il y a non seulement la taxe sur le divertissement de la Ville de Lausanne, mais aussi une jauge plus petite qu’à Montreux, «une gageure» selon le président du festival. Les retrouvailles avec la Perle de la Riviera en 2026 annonce son lot de tracas. «Nous sommes effectivement inquiets des moyens à redéployer pour revenir au 2m2c, sans parler du public qui devra revenir à Montreux.»

Exporter l’humour à l’international
Avec l’apparition de 25 nouvelles salles en Suisse romande ces dernières années, l’humour a la cote. Jusqu’à saturer le marché culturel romand? «Je ne crois pas à un effet de mode ou de saturation, au contraire!» Pour le secrétaire général de l’Union Romande de l’Humour Julien Amey, le public est au rendez-vous et «n’est plus que jamais demandeur d’une culture conviviale et accessible».
Un élan qui déborde des scènes institutionnelles, et qui montre la complémentarité des scènes. La popularité des spectacles humoristiques provoque une certaine concurrence, visible sur le Net. «Tous les clubs et les artistes produisent désormais de courtes vidéos, analyse le président du Montreux Comedy. Nous devons donc nous adapter et affirmer notre marque, qui est à la jonction entre présence physique et digitale.»
L’avènement de l’intelligence artificielle est ainsi perçu comme une opportunité de traduire simultanément les différents spectacles du festival pour gagner un nouveau public à l’international. «C’est une course effrénée, témoigne Grégoire Furrer. Ma préoccupation actuelle est de stabiliser le groupe et de m’entourer d’une équipe compétente pour mener à bien nos différents projets dans toute la francophonie.»

montreuxcomedy.com/fr
35e édition du Montreux Comedy Festival, jusqu’au 23 novembre 2024, Théâtre de Beaulieu, Lausanne.

C’est une bonne situation ça, humoriste?

Si la scène possède un attrait reluisant, l’envers demande une grande flexibilité et une organisation certaine. «Je partage ma vie entre l’humour et la réalisation audiovisuelle», détaille Robin Chessex, enfant de Clarens. Il a notamment participé à la réalisation de la série «Bon ben voilà», puis enchaîne avec des chroniques sur Couleur 3. «Pour gagner sa vie dans ce milieu, il faut être productif. Pas de miracle, il faut écrire tout le temps!» Si le service public reste un tremplin privilégié pour les humoristes, un constat partagé par l’Union Romande de l’Humour, le territoire romand est limité. Est-ce que l’attrait de «monter à Paris» le titille? «Même si on ne gagne pas sa vie en faisant du stand-up, il y a bien assez à faire ici. La Suisse romande reste un milieu sympa. Et puis avec mon accent vaudois, pas moyen d’aller à Paris!» Si Robin Chessex gravite depuis longtemps dans ce microcosme, il ne pensait pas forcément atterrir sous le feu des projecteurs. Il a osé franchir le pas en ce début d’année et a créé son premier seul en scène, «Pas toujours faire tout juste».

Depuis la fin de la crise sanitaire, l’offre en Suisse romande a explosé. «Si tu veux jouer du mardi au samedi, c’est désormais possible, souligne Yoann Provenzano. Plein de comedy clubs ont émergé, la scène romande est en train de fleurir.» Ce florilège de lieux est synonyme de dates et de possibilités de jouer. «Quand j’ai débuté, il y a une dizaine d’années, si j’avais quatre dates en quatre mois, c’était déjà une tournée!» Comme Robin Chessex, Yoann Provenzano a plusieurs casquettes. «Financièrement, j’ai la chance de travailler au service public. Entre les spectacles, les chroniques à la radio et mes vidéos, j’ai réussi à trouver un chouette équilibre.» Si l’humour est souvent déconsidéré parmi les arts vivants, compliquant de fait les demandes de subventions, Yoann Provenzano alerte plutôt sur l’influence des réseaux sociaux qui s’immisce dans la programmation des artistes selon leur popularité digitale. Mais il préfère relativiser. «L’écosystème romand est si petit que tout le monde arrive à avoir son bout de plateau.»

L’Union Romande de l’Humour, «L’UNIA» des blagues

Sous l’impulsion des artistes durant la crise sanitaire, l’Union Romande de l’Humour a été créée en 2020 pour défendre et promouvoir le métier sous toutes ses formes, du stand-up au théâtre, en passant par des chroniques radiophoniques au comedy club. L’Association professionnelle de l’URH est forte d’une centaine d’humoristes. Son secrétaire général Julien Amey regrette la disparité actuelle entre «la grande culture officielle et les formes de culture nouvelles et populaires, qui n’ont pas les soutiens qu’elles méritent. C’est un enjeu de démocratisation culturelle».

«Ces dernières années, l’improvisation et le stand-up ont conquis le jeune public, mais les pouvoirs publics sont restés inactifs face à ce changement.» Longtemps soutenus et encadrés par les médias du service public, les humoristes multiplient désormais leurs prestations. «Pas moins de 25 comedy clubs ont été fondés en Suisse romande ces dernières années, c’est un signal fort! C’est un outil formidable pour redynamiser le théâtre et son public, relève Julien Amey. Mais c’est malheureusement souvent l’artiste qui trinque, car les rémunérations sont à la traîne.»

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