L’esprit de famille souffle sur salanfe

David Jacquemoud, son frère cadet Jim et Florian Morisod, ainsi que leurs familles y passent leur été depuis 15 ans. | P. Hess

Evionnaz
David Jacquemoud et ses deux associés gèrent l’estivage de quelque 270 bovins à 2’000 mètres d’altitude. L’impressionnante désalpe de septembre, périple de 25 kilomètres sans costumes ni apparats, se perpétue de génération en génération.

«Bon, la route est assez extrême, mais faut pas vous faire de souci, on a l’habitude! Comme ça vous pourrez dire que vous l’avez faite une fois!», lance David Jacquemoud, concentré au volant de sa jeep, qui grimpe en cahotant sur la pente caillouteuse reliant Van d’en Haut à l’alpage de Salanfe. Contours en épingles, parois vertigineuses, 700 mètres de dénivelé. «Il faut une autorisation pour monter par là, parce que celui qui s’enfile sans savoir bien conduire…», glisse le solide trentenaire. Devant, dans un autre véhicule tout-terrain, son frère cadet Jim avec épouse et enfants. Derrière, Florian Morisod, qui emmène ses deux grands-pères, Michel, 94 ans et Maurice, 89 ans.

Tous trois se sont associés il y a une quinzaine d’années pour l’exploitation de cet alpage, propriété des bourgeoisies de Saint-Maurice, Evionnaz, Massongex et Vérossaz. «À Salanfe, on est six exploitants en tout, mais c’est nous trois qui le gérons, car on a le plus grand nombre de bêtes», précise David Jacquemoud. Son exploitation, domaine familial depuis trois générations, se situe en plaine à Evionnaz. Il y élève sous certification bio une cinquantaine de vaches Angus allaitantes, avec vente directe de viande. «En été, on monte en général une fois par semaine, et on a un berger qui est en haut toute la saison. Aujourd’hui, c’est particulier, car on se retrouve tous pour la mi-été, une tradition alpine dans les cantons catholiques.»

Estivantes suisses allemandes

Après une bonne demi-heure de trajet, le paysage s’ouvre sur le cirque de Salanfe, le lac et le mur massif du barrage. Autour, des versants de caillasse, des pentes et replats d’herbes et de fleurs alpines, surplombés par le Luisin, la Tour Salière, les Dents du Midi et les Rochers de Gagnerie. Sur un promontoire, une chapelle blanche, où chaque 15 août a lieu une messe et, un peu plus loin, l’auberge, point de ralliement des familles et amis pour ce repas de midi.

Les vaches? On en aperçoit juste une petite dizaine de noires et blanches au bord du lac. «On a l’impression que la montagne est vide, mais c’est tellement grand, environ 800 hectares, dont 450 en pâture! Et les vaches vivent ici en totale liberté», souligne David. Parmi les quelque 270 estivantes, des Angus, des Limousine, des Simmental, des Highlands, des Brunes suisses et des Holstein, plus quelques Hérens. «Certaines nous sont confiées par des agriculteurs d’autres cantons, notamment de Suisse allemande. Elles reviennent en général chaque année, et on remarque que chaque petit troupeau a un peu son endroit!»

David, Jim et Florian entretiennent avec Salanfe un lien viscéral. Ils racontent que leurs grands-parents y passaient la saison d’été, y produisant du fromage et du beurre. Au début des années 1950, la construction du barrage a impliqué leur expropriation. Voir disparaître sous les eaux leurs chalets et leur coin de montagne avait été dur et, depuis, l’alpage était devenu un lieu d’estivage pour le bétail d’engraissement ou l’élevage. Plus personne n’y a trait les vaches et la grande écurie du nouveau chalet n’a que peu été utilisée.

Une pièce sert aujourd’hui de logis à Cristian, l’ange gardien des troupeaux. «Pour être berger, il faut aimer la solitude, les bêtes et marcher», résume David. «Cristian vient de Roumanie et c’est sa 5e saison ici. Il a la liste de toutes les bêtes, il les contrôle un jour d’un côté, un jour de l’autre, comme la montagne est grande! Et si une bête a un problème, il nous appelle. Ce printemps par exemple, deux vaches ont eu une kératoconjonctivite, la maladie des yeux du chamois. On les a amenées au chalet pour les soigner.» Et les loups? «On sait qu’il y en a par ici, mais on touche du bois… Les moutons, sur l’alpage de l’autre côté, se sont déjà fait attaquer, même avec les chiens de protection. Pour nous, le loup n’est pas du tout compatible avec les alpages.»

Précieux copains

Mi-septembre, les trois associés seront rejoints par les autres exploitants et leurs équipes, pour une désalpe parmi les plus impressionnantes: environ 270 bovins, 35 personnes pour les accompagner, deux à trois jours de transhumance à pied sur plus de 25 kilomètres, pour 1’800 mètres de dénivelé entre le col du Jorat et St-Maurice, avant une remontée jusqu’aux alpages de Vérossaz avec une partie des bêtes, qui resteront là jusqu’à début octobre.

«Que ce soit pour l’inalpe ou pour la désalpe, on peut compter sur plein de gens qui nous facilitent l’organisation», souligne David. Comme Nicolas Magnin, ancien bûcheron paraplégique suite à un accident, qui leur prépare «un déjeuner quatre étoiles» dans son chalet situé sur leur chemin vers Salanfe. Ou Jean-Didier Roch, «qui n’est ni agriculteur ni en lien avec l’alpage», mais qui se fait une joie de leur organiser une raclette à leur arrivée à St-Maurice au retour. «On a la chance d’avoir un énorme groupe d’amis et de cousins. Sans eux, on ne pourrait pas faire cette transhumance. Ça rend aussi le truc chouette et festif, même si notre souci numéro un est d’amener les bêtes en haut et de les ramener toutes à l’automne.»

Plus d’infos: salanfe.ch/fr/agenda/30e/

Le 27 septembre, Fabienne et Nicolas Marclay fêteront leur 30e saison à l’Auberge de Salanfe, avant de passer la main en 2026.

Village englouti, mine d’or et funiculaire souterrain

Quand le niveau du lac de Salanfe est bas, comme cet été, on peut apercevoir des ruines du hameau disparu lors de la mise en eau du barrage. Avant les expropriations, le petit village comptait 25 chalets d’alpage, 30 écuries, un hôtel-pension, un restaurant et une chapelle, centre d’une fête mi-religieuse, mi-profane le 15 août. (source: notrehistoire.ch) Les pentes nord du Luisin recèlent quant à elles des galeries minières percées au début du 20e siècle, d’abord pour extraire de l’arsenic. Mais la roche s’avéra également riche en or et plus de 50 kilos en furent extraits entre 1904 et 1928. Dans les années 1980, un géologue et un entrepreneur minier réalisèrent de nouveaux forages, sans succès. (source: lenouvelliste.ch) Autre monde souterrain: celui du funiculaire menant de la centrale de Miéville (Vernayaz) à Salanfe, le long de la conduite forcée. Il est utilisé uniquement par le personnel de maintenance du barrage, ainsi que pour le ravitaillement de l’Auberge.

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