
Habitante du Mont-Pèlerin, Rachel Sturm, directrice de la fondation Libertilia, dit être «tombée amoureuse» de l’endroit. | R. Brousoz
Madagascar a eu Libertalia, légendaire république de pirates qui aurait existé au XVIIIe siècle. Le Mont-Pèlerin, lui, abrite depuis peu Libertilia. Si une seule voyelle distingue les deux noms, il ne faut pas s’attendre à croiser des flibustiers sur les hauteurs de la Riviera. En revanche, il y a de bonnes chances d’apercevoir des habitants à plumes comme la huppe fasciée, l’alouette des champs ou la chouette effraie.
Nous sommes au Haut-Bozon, à quelques pas du Mirador. C’est là que s’étend une verdoyante parcelle privée de 30’000 mètres carrés, bordée par le Tennis Club Nestlé et surplombée par l’Hôtel du Parc. De l’herbe, des fleurs de printemps et des arbres à perte de vue. Et tout au bout, un regard qui plonge droit dans le Léman. «J’adore ce lieu. D’ailleurs, j’y ai mes ruches», sourit Rachel Sturm en désignant deux caisses installées dans un talus, autour desquelles s’activent des centaines de butineuses.
Pas étonnant donc que cette habitante du Mont-Pèlerin ait décidé de s’engager en faveur de ce coin de nature. L’an dernier, elle a lancé la Fondation Libertilia, une entité qui vise à préserver la biodiversité de cette zone et à sensibiliser le public à cette richesse. «Le nom est une contraction du mot liber, qui désigne la couche de l’arbre où transite la sève nourrissante, et du terme tilia, le tilleul en latin.» Une essence assez répandue dans le coin.
Financé par la famille Hoffmann
Fait particulier, Libertilia est née sur les cendres d’une célèbre autre entité défenderesse de la nature: la fondation MAVA. Cette dernière avait été créée en 1994 par Luc Hoffmann, ornithologue passionné et héritier de la firme pharmaceutique Roche. Elle a été désactivée en 2023. Rachel Sturm en a été la dernière directrice administrative et financière. «Avec une partie des fonds restants, deux options étaient possibles: soit on recevait une indemnité, soit on consacrait ces moyens à une nouvelle cause.» C’est la seconde possibilité qui a été choisie. Et Rachel a pensé directement au Haut-Bozon.
L’apicultrice de Chardonne contacte la co-propriétaire de cette fameuse parcelle, Stéphanie Barbey qui vit d’ailleurs ici, dans une bâtisse familiale vieille de 300 ans. «Je suis vraiment enchantée par cette démarche, dit cette dernière. C’est une belle façon de prendre soin de cet endroit.»
Libertilia remporte la mise face à quatre autres projets. «Le montant n’a rien à voir avec les 80 millions de francs annuels qu’octroyait MAVA», sourit Rachel Sturm, qui prend la direction de la toute jeune fondation pour un taux de travail de 40%.
Pour revoir le torcol fourmilier
D’après les premières observations scientifiques, l’endroit est plutôt rare. Et pour cause, il réunit différents types de milieux naturels: prairies sèches, zones humides, bosquets et forêts. Pour savoir qui en sont les habitants, un biologiste va passer au peigne fin tous les coins au cours des prochains mois. «Le résultat est attendu pour cet automne et nous donnera davantage de pistes en matière de préservation», annonce la directrice. Quelques petits aménagements ont déjà été réalisés, comme la pose de nichoirs sur de vénérables arbres fruitiers. Une démarche qui vise à favoriser la présence de certaines espèces, comme le torcol fourmilier, un pic figurant sur la liste des oiseaux potentiellement menacés.
Les humains sont aussi les bienvenus à Libertilia, mais lors de sorties encadrées. «Il n’y a pas d’accès libre, sinon ce serait contre-productif», souligne logiquement Rachel Sturm. Des contacts ont ainsi déjà eu lieu avec le Groupement des amoureux de la nature de Lavaux. «Et au mois de juin, une classe de Corbeyrier viendra nous rendre visite», se réjouit-elle.
Une offre pédagogique ouverte à toutes et tous, puisque des activités seront lancées dès le mois prochain. Des balades thématiques avec l’accompagnatrice en montagne Daniela Pötz ou l’apiculteur spécialiste des fruits sauvages Christian Mellioret sont d’ores et déjà agendées.
Sanctuarisation pas impossible
Alors que les abeilles poursuivent leur incessant ballet aux abords des ruches, une dernière question est adressée à Rachel Sturm: ce havre de biodiversité situé en zone agricole est-il appelé à devenir un jour une réserve naturelle? «À voir en fonction des résultats des études qui seront menées ici», répond-elle, ajoutant que Libertilia est un projet qui se veut «évolutif». Des futurs échanges avec Pro Natura ne sont pas exclus. «L’idée est de commencer petit, nous verrons ensuite.»
