
La maison familiale aux Marquises, là où s’est éteint Louis Grélet en 1965. | F. Fourmanoir.
Louis Grélet est revenu sur le devant de la scène. Ce Veveysan d’origine française a été actif dans le coprah (ndlr: amande desséchée de la noix de coco, dont on extrait une huile utilisée dans l’alimentation et pour la fabrication du savon) en Polynésie française, et également patron du Bitter des Espersiers sur la Riviera au siècle dernier. Il avait ramené du bout du monde L’«Autoportrait aux lunettes», ultime toile attribuée à Paul Gauguin, peinte aux Marquises peu de temps avant sa mort en 1903.
L’œuvre fait l’objet d’une polémique, (voir édition 199, 16 avril 2025). La peinture représente le postimpressionniste français avec des lunettes, une première! Surtout un nez droit et des yeux bleus – aussi une première parmi les 17 autoportraits de l’artiste.
Le catalogue raisonné Wildenstein l’a pourtant validée. Mais pas l’expert Fabrice Fourmanoir. Ce spécialiste du père de l’École de Pont-Aven a fait retirer quatre «Gauguin» des plus grands musées du monde. Ces derniers jours, le Kunstmuseum, qui le possède depuis 1945, l’a décroché de ces cimaises.
De militaire à liquoriste
Louis Grélet est né le 18 mars 1880 à La Tour-de-Peilz, 12 ans après son frère François. Dans la famille française, originaire de Lons-le-Saunier, on compte encore une petite sœur, Lucie, décédée jeune. On connaît peu de choses de son début de vie. On le retrouve après son service militaire dans la marine française (comme Gauguin!), quand il rejoint en 1900 son aîné aux Marquises. Ce dernier est actif dans la production de coprah sur l’île de Fatu Hiva, à quelques heures de bateau de Hiva Oa, où vivait Gauguin. François meurt en 1916.
Louis était, lui, reparti en 1905 pour vivre auprès de sa mère à Vevey. À son veuvage, il s’installe en décembre 1941 définitivement aux Marquises. Il y est mort le 26 novembre 1965. Le Veveysan a bien connu Gauguin entre 1901 et 1903. Selon Fourmanoir, ils étaient «amateurs de beuveries dans la petite maison du peintre».
À Vevey, Louis résidait rue de Lausanne et travaillait rue Gutenberg, siège du Bitter des Espersiers. Pour Fourmanoir, «il aurait acquis une fortune importante». Comment? «La question reste en suspens.» Les journaux régionaux de l’époque parlent de temps à autre de lui, de ses activités. En 1935, par exemple, la Feuille d’Avis de Vevey informe que le liquoriste s’est retiré de la tête du Bitter des Espersiers et qu’il vit sur la Riviera… française.
L’ancien négociant et aventurier s’est en effet sédentarisé à Villeneuve-Loubet, voisin du Maréchal Pétain, alors chef de l’État proclamé et valet de l’Allemagne nazie. En 1941, le même quotidien annonce que les deux hommes «ont l’occasion de bavarder de choses et d’autres». Fabrice Fourmanoir sait qu’il existe une «correspondance soutenue entre eux», jusqu’au décès en 1951 sur l’île d’Yeu de l’ancien traître, d’abord condamné à mort, puis gracié et emprisonné à vie.
Tentatives d’authentification
Grélet a écrit plusieurs lettres en 40 ans pour justifier de la provenance plus ou moins exacte de la toile ramenée en Suisse en 1905. La première en novembre 1923, alors qu’il cherche à la vendre. «Le portrait de Gauguin (24×40 cm), peint par lui-même, m’a été donné en 1905 par l’agitateur Ky-Dong. Achevé peu de temps avant sa mort en 1903, ce portrait est presque sûrement le dernier que Gauguin ait peint. J’ignore la raison pour laquelle cette toile ne porte aucune signature.»
Fourmanoir affirme avec force documents à l’appui que Grélet ment et qu’il a monté un stratagème avec des complices pour vendre le tableau.
On saura prochainement si c’est un faux, car le Kunstmuseum va le faire analyser avec les moyens scientifiques modernes.
