
Édifié vers 1180, le château a la particularité d’être resté quasiment sans interruption en mains de la famille de Blonay. Si les descendants de cette dernière n’y viennent qu’en été, les intendants Michel et Marie-Jo logent à l’année au coeur de ce monument historique. | Christian David – CC-BY-SA 4.0
«Allô? Ah, vous êtes à la porte côté jardin. Je viens vous chercher!», nous répond Michel Liaudat au téléphone. Le Château de Blonay a beau être visible loin à la ronde et figurer au numéro 28 d’un chemin, il cache bien son entrée principale quand on vient de l’arrêt de train. Pas de porte à digicode, pas de paillasson, mais une petite allée à dénicher le long de ses 300 mètres d’enceinte végétalisée.
La lourde porte rouge s’ouvre sur une cour intérieure, laissant apparaître l’intendant, accompagné de son épouse Marie-Jo et d’un énorme molosse qui vient immédiatement nous inspecter. «C’est Narco, un dogue de Bordeaux», précise l’intendante. «Quand on a repris le poste, on nous a conseillé d’avoir un chien pour la sécurité.» Jusqu’à présent, ce cerbère de 9 ans n’a pas eu à utiliser ses crocs pour défendre les lieux. «Ou alors il a mangé des voleurs et on ne l’a jamais su!», plaisante Michel.
Voilà 32 ans que le couple assure l’intendance de l’emblématique monument, dont la construction remonte au XIIe siècle. Employés par la Fondation du Château, ils en sont les gardiens au quotidien. «On est là pour faire tourner la maison», résume le duo de 63 et 64 ans, qui habite un appartement au cœur de la forteresse. Si la famille de Blonay – propriétaire historique du château – y réside durant les deux mois d’été, eux vivent ici à l’année. «Sans être les véritables châtelains, c’est quand même nous qui en profitons le plus.»
Jadis fournil, aujourd’hui cabinet d’aisance
En ce début d’après-midi caniculaire, il fait encore frais dans leur salon avec vue imprenable sur la Riviera. Leur logement de trois pièces et demie s’étend sur quelque 150 m². En hiver, le poêle à bois et le chauffage au mazout garantissent une température intérieure clémente. «On ne grelotte pas.»
Si, à côté du canapé et de la télévision, les signes de l’ancienneté sont omniprésents, rien ne rappelle vraiment que l’on est dans un château fort. Hormis peut-être… le petit coin. «Les toilettes sont à l’emplacement de l’ancien four à pain, dit Marie-Jo. On y devine encore la voûte.»
«Une grande maison vaudoise»
Devenir les gardiens d’un tel monument? Rien ne les y prédisposait. Et l’histoire tiendrait presque du malentendu. «Après avoir exploité une ferme laitière durant 10 ans au Québec, nous avons répondu à une offre d’emploi», raconte Michel, natif de Châtel-Saint-Denis. «L’annonce évoquait le gardiennage d’une <grande maison vaudoise>. Mais quand on a postulé, on ne savait pas que c’était ce château!»
C’est leur candidature qui l’emporte. «Par curiosité, on s’est dit: <Pourquoi pas?>», complète Marie-Jo, issue pour sa part du Crêt-près-Semsales. Au printemps 1995, le couple et ses deux filles de 9 et 6 ans prennent leurs quartiers.
Plus de 40 pièces à poutzer
«Notre mission, c’est d’assurer l’entretien et la surveillance.» À l’intérieur, pour commencer. «Au printemps, avant que la famille de Blonay n’arrive avec son personnel, je fais un gros nettoyage dans leurs appartements privés», explique Marie-Jo. Et avec 45 pièces, il y a de quoi faire. «Cirer les parquets, enlever les toiles d’araignées ou encore nettoyer les vitres.»
De son côté, Michel ne s’embête pas non plus avec les 8 hectares de domaine à entretenir et les petites réparations à effectuer ça et là. De mars à septembre, l’activité est intense. «Ça nous permet de rester en forme!», relève celui qui a aussi été facteur et sergent-major chez les grenadiers de montagne.
Une heure pour fermer les volets
Mais leur quotidien est surtout rythmé par les surprises. «Il y a énormément d’imprévus à gérer», souligne Michel. Des problèmes qui surviennent, des entreprises à contacter, à accueillir. «Tenez, fait-il en désignant la cime d’un gigantesque hêtre trônant devant l’entrée, la semaine dernière, une branche de plusieurs tonnes est tombée sur l’allée, heureusement sans faire de dégâts ni de blessé. Il a fallu la faire évacuer, ça n’a pas été une mince affaire.»
Parmi les grands soucis du couple figure la météo. «À chaque tempête, on doit fermer les volets (ndlr: ils restent ouverts en hiver, afin d’éviter des problèmes d’humidité). Et vu le nombre de pièces, il y en a pour une heure. Alors quand ça arrive à deux heures du matin, c’est encore moins drôle!» Et d’évoquer ce terrible orage de grêle survenu au début des années 2000. «Les dégâts étaient énormes. Le toit avait été transpercé, il pleuvait des tuiles dans la cour et au moins 250 carreaux avaient été cassés.»
Autre tâche leur incombant: l’installation du drapeau vaudois au sommet du donjon, lors des fêtes communales et cantonales. «Je dois escalader une échelle de 20 mètres. Le jour où je n’oserai plus, je prendrai ma retraite!», dit Michel, qui se souvient de la toute première fois où il a hissé les couleurs au château… à l’envers. «Quelqu’un m’a donné ce truc pour ne plus me tromper: le blanc toujours dans le vert!»
«J’aime la liberté que nous offre ce travail, poursuit-il. Mais le fait d’habiter sur place fait qu’il n’y a jamais de coupure. Il y a ce souci permanent de la demeure.» À tel point que le couple admet avoir de la peine à partir en vacances. «Tout fermer et laisser le château, on ne peut pas. À qui confierait-on la clé?», se demande le binôme, estimant de toute manière avoir eu son quota de voyages par le passé. «Et puis à vrai dire, on l’adore, ce travail.»
Verdict: pas de fantômes
Peu de gens en Suisse peuvent se targuer de vivre dans un château fort. «C’est vrai que ça produit toujours un petit effet quand on le dit», s’amusent-ils. Et dans le cortège de clichés véhiculés, il y a évidemment celui des fantômes. «Des gens m’interrogent parfois là-dessus», confie Marie-Jo, qui affirme n’avoir «jamais eu une once de peur». «Le seul fantôme que j’ai vu ici, c’était toi en chemise de nuit!», vanne son mari. Et de reprendre sérieusement: «En plus de 800 ans, il a dû s’en passer des choses ici. Mais nous n’avons jamais rien observé d’anormal. Une fois, un chasseur d’esprits est même venu mesurer les énergies, il n’a rien enregistré.»
Si elle n’est pas peuplée de revenants, leur vie est emplie de jolis souvenirs, avec un album de famille pareil à aucun autre. «Les anniversaires de nos filles, c’était quelque chose», se souvient le couple. «On organisait des chasses au trésor, des boums avec des boules à facettes dans les caves. Et vu que les écoles d’ici ne peuvent pas visiter le château, c’était un événement pour les enfants invités.»
Le téléphone de Michel sonne à nouveau. Une entreprise doit venir pour la toiture. Il est temps pour les intendants de retourner aux petits soins de leur forteresse.
