Sur la route du Tour de France féminin

Dans la plaine du Rhône, du côté de Chessel, nos coéquipières d’un jour relaient «dur».  | L. Grabet

Cyclisme
La seconde étape de la Grande Boucle reliera Aigle à Genève le 2 août. Nous l’avons reconnue en compagnie d’amatrices éclairées. L’occasion de faire le point sur l’actuel boom du cyclisme chez les femmes.

Le dimanche 2 août, la seconde étape du 5e Tour de France féminin, courue sur 150 km et 1’750 m de dénivelé entre Aigle et Genève, traversera le Chablais puis la Riviera. «Il s’agit d’une étape roulante, mais vallonnée qui devrait se finir au sprint ou être enlevée par une puncheuse», pronostique Lillie Rumpf entre deux respirations, comme si de rien n’était. Derrière sa roue, nous transpirons à grosses gouttes dans la montée menant vers Chexbres. 

À quelques jours du départ, la guide vélo de Gryon nous a escortés sur ce parcours depuis le Centre Mondial du Cyclisme à Aigle. Le jour J, cette étape risque fort de se cloturer par une «photo-finish» sur le quai du Mont-Blanc, au pied de l’iconique jet d’eau. 

En notre compagnie, deux autres cyclistes aguerries prennent de puissants relais. Il s’agit de Françoise Favre, technicienne dans l’industrie graphique qui affiche 12’000 km annuels au compteur, et Paula Morocutti, professeure d’anglais et monitrice spinning, gagnante 2025 du Gran Fondo Suisse de Villars-sur-Ollon. «J’ai commencé le vélo il y a dix ans et je me suis prise au jeu de la <compète> contre moi-même. J’ai roulé, roulé, roulé, essentiellement dans des groupes d’hommes, ce qui m’a obligée à me surpasser et m’a permis de progresser», explique la première, qui est fière de détenir plusieurs records sur Strava (ndlr: application mobile pour les sportifs avec GPS). 

«Je me suis lancée dans le vélo pour accompagner mon fils il y a 22 ans, et je n’ai jamais arrêté depuis. Rouler procure un bien-être physique et psychique qui m’est indispensable!», assène la seconde, qui est aussi monitrice Jeunesse et Sport. 

De ringard à branché

Nous les avons suivies pour comprendre l’engouement que le cyclisme rencontre auprès des femmes ces trois dernières années. Lillie Rumpf, figure connue et appréciée dans le milieu du deux-roues, attribue ce phénomène en partie à «une envie de plein air née de la crise sanitaire du Covid». Les magnifiques paysages de la région et leurs villages défilent pendant cet échange: Aigle, Vionnaz, Vouvry, Chessel, Noville, Villeneuve, Montreux, Vevey ou encore Chexbres… 

Il y a aussi le fait que le cyclisme est devenu plus globalisé et «trendy» (tendance) après les victoires américaines et anglo-saxonnes enregistrées sur le Tour à la fin des années 90 et au début des années 2000. «Cycling is the new golf!», résumait ainsi un article du prestigieux New York Times en 2016. La formulation, devenue culte, traduisait le fait que le cyclisme sur route devenait un sport branché et non plus une discipline ringarde de besogneux épilés. 

Puis le renouveau féministe a éclaboussé la discipline. Résultat: le plafond de verre et les barrières mentales se fissurent. Les femmes s’y mettent sans complexes et les plus compétitives surpassent même la plupart des hommes. «<Tu roules bien pour une femme!> est un compliment que me lancent souvent certains cyclistes. Je le prends bien, même si c’est aussi un peu condescendant au fond…», estime Françoise Favre. 

Le plaisir avant tout

En cette année 2026, les «Women Ride Only» pullulent dans toute la Suisse romande. Cette dénomination désigne des sorties réservées uniquement aux femmes et destinées à les aider à progresser en roulant sans pression ni regards masculins exagérément compétitifs ou jugeants. «Elles sont en plein boom! Ces clubs informels, plutôt orientés plaisir que compétition, se constituent souvent autour de groupes WhatsApp. Et certains comptent jusqu’à 200 membres!», relève Lillie Rumpf. 

Cette explosion de la pratique chez les femmes n’est pas seulement le fruit du hasard. Dès son arrivée aux manettes en 2017, David Lappartient – l’actuel président de l’UCI (Union Cycliste Internationale) – a valorisé la branche féminine, notamment en structurant un World Tour. Et cette politique ruisselle désormais jusqu’à la base. 

Le passage en Suisse du Tour de France féminin a fait office de révélateur. Il suscite énormément d’enthousiasme chez les passionnées de ce sport. «On organisera probablement une sortie pour aller voir passer les coureuses sur le bord du parcours», informent Paula Morocutti et Françoise Favre. Portée par le dépassement de soi, les «stats» et les «perfs», Françoise Favre est un peu une sorte d’exception qui confirme la règle dans ce cyclisme féminin émergeant, où «le plaisir» et «la liberté» demeurent plutôt les valeurs centrales. 

Un outil d’émancipation

Lors de la deuxième partie de cette étape, effectuée entre Morges et Genève, les cyclistes changent, mais la philosophie reste la même. Christine Müller, préretraitée d’Unisanté Lausanne, apprécie les «sorties entre femmes organisées dans le respect des possibilités de chacune et générant beaucoup de tolérance et de rires». 

Entre elles, ces femmes ne se tirent généralement pas la bourre, mais s’adaptent au rythme des moins rapides. En selle depuis six ans, Christine adore: «J’y ai perdu 30 kilos superflus et j’y ai gagné énormément en termes de santé.» «Quand on roule ensemble, il n’y a pas cette sensation désagréable qu’on retarde les autres. À l’inverse, ce n’est pas toujours le cas dans les pelotons masculins…», précise de son côté Ilka Kunz, des Morges Bike Ladies. «Le vélo est un outil de liberté et d’émancipation. C’est ma manière à moi de défendre la cause des femmes», complète Katia Chianelli, la fondatrice de ce club. 

Et puis il y a finalement l’entraide générée par ces pelotons à dominante féminine. Ainsi lorsque Paula Morocutti crève en rase campagne peu après Cossonay, Lillie Rumpf et Françoise Favre s’activent en équipe dans la bonne humeur! En deux temps trois mouvements, voilà notre petit peloton reparti en un temps record.

www.granddepartsuisse.ch et www.letourfemmes.fr

«2e étape du Tour de France 

féminin», dimanche 2 août. Le départ de l’étape sera donné à Aigle à 14h20. Selon les prévisions, les coureuses passeront à Montreux vers 14h55, à Vevey vers 15h05 et à Chexbres vers 15h10. La caravane publicitaire passera 1h avant.

Amina Lanaya «Le cyclisme féminin a l’air du temps dans le dos…»

La directrice générale de l’UCI se réjouit de l’intérêt grandissant du public pour la grande boucle féminine. Interview.

Développer le cyclisme féminin était un axe central de l’élection de David Lappartient à la présidence de l’UCI en 2017. Promesse tenue?
- Oui et les résultats dépassent même nos attentes. Mais l’UCI s’était attelée à ce chantier avant son arrivée et cela reste un objectif de longue haleine. Le cyclisme est historiquement un monde masculin plutôt conservateur et il a fallu rester ferme sur notre vision pour avancer.

Le lancement de l’UCI Women’s World Tour en 2016 a marqué un tournant.
- En effet, il a permis de structurer le cyclisme féminin autour d’épreuves et d’équipes bien organisées et des meilleures athlètes. En 2020, l’UCI a imposé aux épreuves de ce circuit mondial de diffuser 45 minutes en direct à la télévision. C’était indispensable pour faire rayonner ce sport, susciter un intérêt public et attirer des sponsors. L’année dernière, l’étape finale du Tour féminin a été regardée par 4,4 millions de téléspectateurs! En parallèle, l’UCI a instauré un salaire minimum – qui est passé à 38’000 euros en 2026 – et a mis en place un congé maternité pour les cyclistes. Nous formons aussi 50% de coureuses au sein du Centre Mondial du Cyclisme d’Aigle.

Pourquoi avoir «ressuscité» le Tour de France féminin en 2022?
- Le Tour reste la course par étapes emblématique dans le vélo. Nous devions la décliner au féminin. D’autres épreuves mythiques du calendrier masculin comme Paris-Roubaix ou le Tour de Suisse ont aussi leur pendant féminin. Il n’y a pas si longtemps, il fallait faire le forcing. Aujourd’hui, ce sont souvent les organisateurs qui lancent leur épreuve féminine. On a l’air du temps dans le dos. La société veut plus d’égalité et les sponsors et les équipes aussi. Pour les autorités publiques suisses, accueillir le Tour féminin cette année semble même être plus important que le passage du Tour masculin en 2022!

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