
Zep, Derib, Cosey… Ce sont les premiers noms qui viennent en tête lorsque l’on pense aux auteurs de bande dessinée suisses. Pourtant, il existe toute une relève qui occupe les étagères des librairies. Ces dessinateurs, on peut les découvrir au hasard d’un rayon ou d’un clic sur le Web, mais aussi en festival, à l’instar du BDFIL, à Lausanne (5 au 18 mai). Et comme dans notre région il n’y a pas que l’auteur de «Yakari» qui sait manier le crayon, on a décidé de mettre en avant quelques talents locaux.
Créer une œuvre originale
Le premier n’est pas à son coup d’essai, puisqu’il publie ce printemps sa deuxième BD, intitulée «Banana Split». Kevin Crelerot – alias Krel – avait déjà donné un aperçu de cet univers post-apocalyptique en exposant des planches originales lors de la précédente édition de BDFIL. Dans un monde dévasté, suffocant, peuplé de pillards, de faux prophètes et de mutants braillards, vivent Philtus Corps d’enfant et Dick Raptor, une chaussette-dinosaure. Un curieux binôme aux caractères opposés – Philtus est aussi doux que Dick est colérique – lancé dans une quête initiatique vers un ailleurs utopique.
«Depuis la parution de la BD, fin mars, j’ai eu peu de retours directs et je me réjouis donc du vernissage prévu ce mercredi 16 avril à la librairie L’Inopinée à Lausanne, puis le 1er mai à la librairie La Fontaine à Vevey», partage le Veveysan. À BDFIL, l’artiste interviendra dans le cadre d’un dialogue, «Banana Split, mettre en récit l’art de la narration», le dimanche 18 mai avec son éditeur Hélice Hélas.
Avec deux ouvrages publiés, a-t-il des conseils à donner à ceux qui aimeraient se lancer? «J’ai publié tard, parce que j’avais peur de montrer mon travail, je voulais que cela soit parfait, confie le trentenaire. En Suisse, cela n’est pas facile de trouver un éditeur, on fait souvent face à beaucoup de refus, ça ne veut pas pour autant dire que le projet n’est pas bien. La réalité, c’est qu’il va falloir être persévérant. De plus, cela reste un travail fastidieux et très peu rémunéré. Je dirais que ce qui est intéressant, c’est de créer une œuvre originale, oser la singularité, quitte à ce que ça ne soit pas forcément pour le tout public. Et je conseillerais aussi de se mettre en réseau en rejoignant la Swiss Comics Artists Association (SCAA) par exemple ou un fanzine collectif.»
Une Suisse «irréprochable»
C’est dans cette volonté de proposer un point de vue distinct que s’inscrit «L’illusion helvétique», la première BD de Karel et Luka, à paraître le samedi 3 mai aux Éditions Antipodes. Un vernissage est prévu le jour même à la librairie Basta! à Lausanne. Le binôme aborde, en deux planches maximum, des thèmes comme le travail à temps partiel, la consommation énergétique, le vieillissement de la population, les institutions politiques, la répartition des richesses ou les addictions. Karel, aux dessins, et Luka aux textes, démontent pièce par pièce l’image d’une Suisse irréprochable et propre en ordre. «C’est une BD engagée, même assez acerbe sur certaines politiques, mais on a voulu garder un côté jovial. Le dessin de Karel est très joyeux, ce qui permet de dédramatiser un peu certains thèmes», analyse Luka.
Ce projet trouve ses racines dans le bimensuel «Moins!», journal romand d’écologie politique, dont Yvan Luccarini, syndic de Vevey, est l’un des cofondateurs. À l’occasion d’une édition consacrée à la bande dessinée à l’automne 2021, les deux hommes décident de collaborer pour créer une double-page. «On a trouvé que le résultat était chouette et on a continué au rythme de publication du journal. On ne pensait pas du tout que ça allait devenir une BD un jour», s’étonne Karel. Un tiers des planches de «L’illusion helvétique» sont issues de ces publications. «Il y a aussi des petits dessins où on explique le processus de la BD par rapport à nos questions et à nos doutes, comme nos sources de financement ou le fait d’utiliser le numérique pour créer un objet qui dénonce son utilisation», explique Karel. Ces réflexions seront au cœur de la table ronde «L’illusion helvétique: la culture sous perfusion?», prévue le samedi 17 mai à BDFIL.
Concurrence nippone
Yami Shin est aussi une rareté dans son domaine, le manga. Gagnante du concours Tremplin de l’éditeur français Ki-oon en 2015, elle devient la première mangaka romande à obtenir un contrat d’édition. Aujourd’hui, elle travaille sur le neuvième tome de «Green Mechanic», un manga post-apocalyptique où cohabitent humains, robots, ainsi que les mystérieux Ersatz, des créatures monstrueuses. «J’ai tout le marché japonais comme concurrence, alors je suis obligée de me démarquer par ma narration ou mon humour», constate celle qui sera présente à Polymanga puis à BDFIL.
Elle souligne d’ailleurs que les éditeurs français sont régulièrement à la recherche de nouvelles licences françaises pour diversifier leurs catalogues avec des nouveautés, c’est-à-dire des œuvres que le public français n’a pas déjà découvertes par le Japon. «C’est hyper encourageant de savoir qu’il y a une demande, s’enthousiasme la mangaka professionnelle. Bien sûr, cela nécessite un certain niveau en dessin, une bonne histoire, un peu de chance et beaucoup de patience.»
www.bdfil.ch
«BDFIL», Lausanne, divers lieux, du lundi 5 au dimanche 18 mai.
Pour sa 19e édition, BDFIL consacre une rétrospective à Guillaume Long, auteur français né à Genève. Le public pourra y découvrir les coulisses de son œuvre phare «À boire et à manger», mais aussi des aquarelles inédites.
Le pays invité est la Pologne, avec une exposition qui permettra d’explorer un siècle de bande dessinée polonaise, tandis qu’avec «Mangafil une aventure éditoriale en francophonie», les visiteurs pourront se plonger dans l’arrivée et le succès du manga en Europe francophone.
Autre arrivée à souligner, celle de «Petzi en Suisse», un album inédit qui paraîtra en exclusivité pour le festival. En parallèle, l’exposition «Petzi à l’heure suisse» mettra en lumière le lien particulier qu’entretient le petit ours au bonnet bleu et à la salopette rouge à pois blancs avec notre pays.
Côté local, le documentaire «Derib, une vie dessinée» sera projeté le vendredi 9 mai à 20h30 au cinéma Pathé Galeries. Avec la création de sa nouvelle bande dessinée «La Promesse» en toile de fond, témoignages, archives et échanges familiaux tissent un portrait intime de l’auteur de La Tour-de-Peilz (voir édition 197, 2 avril 2025).
À noter aussi, la participation de Damien Leuba, le dessinateur de presse de «Riviera Chablais Hebdo», à la table ronde «Histoire en cases» le samedi 10 mai, en lien avec l’exposition «L’Archéolab fête ses 10 ans», à découvrir dans le OFF de BDFIL.
