
Dans la pièce d’Edmond Rostand, le mélancolique personnage de Cyrano a le verbe brillant, mais son nez proéminent le complexe. | A.-M. Diserens
Dans le cocon intimiste de L’Odéon, la compagnie Les Petits Pois Vagabonds fait le pari d’un théâtre au plus près du public. Et pas avec n’importe quelle pièce! En s’emparant de «Cyrano de Bergerac», d’Edmond Rostand (1868-1918), la troupe vaudoise ose une relecture originale de ce texte superbe, écrit il y a 129 ans.
«La proximité qu’offre le lieu permet un échange subtil, il y a une connexion différente chaque soir», se réjouit Jean-Gaël Diserens. Le metteur en scène assume une revisite moderne: tout un pan immersif compose les différentes ambiances sensorielles, avec bruitages en direct et musique enregistrée.
Face au regard des autres
La célèbre comédie héroïque en cinq actes et en vers a été présentée pour la première fois à Paris en 1897. Elle continue, encore aujourd’hui, à être jouée à travers le monde. Pourquoi avoir choisi ce monument de la dramaturgie française? «Cela s’est imposé presque naturellement», constate Jean-Gaël Diserens. Fasciné par la noblesse du personnage, sa verve et son sens de l’honneur, il voit en Cyrano une figure très actuelle. «C’est un personnage qui m’a toujours parlé. Au-delà de l’histoire d’amour, c’est surtout une réflexion sur les apparences.»
Sous ses airs de fresque romantique, le texte questionne le rapport à notre image et au regard des autres. Un thème qui résonne de nos jours, à l’heure des réseaux sociaux. «On est bombardé d’images qui donnent une illusion de perfection. Cyrano se croit incapable d’être aimé à cause de son apparence», analyse le metteur en scène.
Dans la pièce de Rostand, le mélancolique personnage a le verbe brillant, mais son nez proéminent le complexe (il se décrit lui-même comme un «monstre»). Inhibé par son physique qu’il croit disgracieux, il prête son esprit au beau Christian pour conquérir Roxane, qu’ils aiment tous deux. Un quiproquo dangereux s’installe. Cyrano ne révélera la vérité qu’à sa mort, sacrifiant son propre bonheur.
Pour incarner la pièce, six comédiens et comédiennes (Amélie Bovay, Joël Chevalley, Sarah Delabays, Gilles Perret, Ninon Perret, Axel Tedesco), jouent sur l’imaginaire en endossant plusieurs rôles. Leurs costumes, réalisés avec du papier et de la cire d’abeilles pour imiter des pages de livres anciens, participent à créer un univers panaché. La mise en scène galvanise le tout. Passant progressivement d’une lecture «à la table» vers une forme plus incarnée, elle brouille les lignes entre narration et représentation dans un décor minimaliste qui suggère les lieux sans jamais les figer. En substance, cette adaptation mêle beauté des mots, humour discret et intensité du vivant pour inviter à redécouvrir un classique intemporel.
«Cyrano de Bergerac», 23 au 26 avril, Café-théâtre de L’Odéon, Grand-Rue 43, Villeneuve.
