Un Gauguin a pu être contrefait par un Veveysan

Fabrice Fourmanoir traque les faux du peintre postimpressioniste depuis plus de trois décennies. Avec succès.  | LDD

Marché de l’art
Un aventurier a ramené un tableau des Marquises, possiblement faux, au début du XXe siècle. Le Kunstmuseum de Bâle vient de le retirer.

Après la retentissante affaire du faux bronze orchestré par un antiquaire de Vevey, la Ville d’Images va-t-elle être plongée de nouveau dans une forgerie toute aussi tintamarresque? C’est possible, à la lumière de force recherches et études menées par Fabrice Fourmanoir, 68 ans, photographe, amateur d’art, et surtout marchand et passionné par Paul Gauguin depuis la prime enfance. 

Ses travaux portent sur la suspicion de la présence à Vevey pendant plusieurs décennies d’un présumé faux tableau du peintre français, un autoportrait datant de 1903; date de sa mort aux Marquises. Cette ultime œuvre, selon le catalogue raisonné Wildenstein, a été ramenée de Polynésie française par un aventurier et commerçant veveysan, Louis Grélet, qui y a vécu avec son frère François. 

C’est avec un dénommé Ky Dong, déporté politique vietnamien, qu’ils auraient fabriqué le faux en 1916 (voir encadré), selon Fourmanoir. La toile est ensuite passée de main en main, notamment celle de la famille Ormond sur la Riviera, avec un crochet par Londres, puis retour à Vevey, jusqu’à ce qu’un collectionneur bâlois le rachète.

« Par amour de la vérité »

Si Fourmanoir peut interroger sur certaines de ses théories relatées par des médias sur «le véritable assassin de Kennedy» ou sur la statue de la Liberté, présentée comme un «totem illuminati», dans les colonnes de L’Express, il est inattaquable sur Gauguin et les faux qui lui sont prêtés. Il les traque depuis plus de 30 ans. Si crédible que le Calaisien de naissance, aujourd’hui installé dans un rancho au Mexique, est même soutenu par Maria Gauguin, arrière-petite-fille du peintre. Fabrice Fourmanoir a permis de démontrer la contrefaçon de quatre œuvres de l’ami de Van Gogh, exposées dans de très grands musées: Getty (Los Angeles), National Gallery of Art (Washington), Metropolitan Museum of Art (New York), Tate Modern (Londres).

«Mon intérêt pour ce portrait de Gauguin a commencé à la fin des années 1980 lorsque le fils de Ky Dong, infirmier et dernier ami de l’artiste avant sa mort aux Marquises, m’a révélé qu’il avait été peint par son père», avance le traqueur de faux, qui a un attachement particulier avec le grand archipel. Il y a vécu très longtemps. Et pas seulement. «J’ai trois enfants métis polynésiens.»

Outre sa passion bouillonnante pour le corpus du postimpressionniste et les Polynésiens, Fourmanoir assure agir sans intérêt personnel dans le but de chercher la vérité sur l’œuvre de Gauguin. «Par défi, j’affronte les pseudos experts, les musées, les commissaires-priseurs, l’omerta, les faux de beaucoup d’artistes. Il y a tellement d’intérêts en jeu: réputations, plan de carrière de conservateurs, l’entre-soi pour faire des affaires. Et bien entendu les faussaires eux-mêmes qui manipulent pour l’appât du gain et la volonté de tromper autrui».

Tableau retiré et analysé

L’œuvre se trouve depuis 1945 au Kunstmuseum de Bâle, l’un des plus glorieux d’Europe. Le Français a contacté deux de ses responsables avant nous pour présenter sa démonstration de sa présomption de contrefaçon de l’«Autoportrait aux lunettes» – dont la recherche en provenance de ses détenteurs successifs est plus que parcellaire.

«Nous avons été contactés par Monsieur Fourmanoir qui nous a fait parvenir de nombreux documents issus de ses recherches au sujet de notre tableau de Gauguin. C’est très intéressant et nous prenons cette affaire au sérieux», déclare le doctoresse Eva Reifert, conservatrice de l’art du XIXe siècle et de l’art moderne au Kunstmuseum. 

L’institution rhénane a du reste immédiatement réagi. Le tableau vient d’être décroché des cimaises. «Nous allons bien l’étudier. De manière très scientifique par nos spécialistes: examen radiologique, réflectographie infrarouge et fluorescence UV», poursuit la conservatrice.

Yeux, nez, châssis et écrits

Mais sur quoi se base le «French amateur détective», comme l’a surnommé le Washington Post, pour étayer sa thèse? «Il y a déjà le nez trop parfait, trop droit, et surtout les yeux qui sont suspects. Sur ce tableau, ils sont bleus.» C’est le seul des 17 autoportraits connus où Gauguin n’a pas les yeux marron. Fourmanoir a poussé ses recherches jusqu’à demander sa fiche d’engagement à la Marine nationale française: il avait bien les yeux marron. Sur 16 des 17 toiles, il a le nez de travers… Toujours selon l’expert, l’artiste ne possédait pas de châssis de la taille de celui utilisé pour peindre «Autoportrait aux lunettes», qui est de surcroît l’un des seuls du peintre parisien à ne pas être signé et daté. 

Fabrice Fourmanoir avance encore des lettres de Gauguin, qui a terminé sa vie rongé par la syphilis dans sa petite bicoque d’Atuona sur l’île Hiva Oa, où il écrit qu’il est trop faible et quasi aveugle pour pouvoir continuer à créer. D’autres récits sont avancés. Notamment ceux de Guillaume Le Bronnec dans son livre «Société des études océaniennes de Tahiti». 

Ce dernier débarque à Hiva Oa en 1910. Il s’y est éteint en 1968. Fasciné par l’art de Gauguin, il interroge toutes les personnes qui ont connu l’artiste et recueille de précieuses informations sur sa vie aux Marquises. «Tous les historiens de Gauguin se réfèrent à ses investigations», plaide Fourmanoir. 

Le Bronnec a plus tard interviewé Ky Dong sur sa relation avec le peintre. Dans un paragraphe, il est mentionné que le Vietnamien a offert un portrait de lui peint par Gauguin comme souvenir à Grélet, déçu d’être revenu à Atuona après le décès du maître qu’il connaissait. «C’est de là selon moi que Grélet, revenu à Vevey, a inventé cette forgerie pour faire croire qu’il détenait un vrai Gauguin et pour le vendre à bon prix», accuse Fourmanoir.

On saura prochainement si l’«Autoportrait aux lunettes» est bel et bien le dernier vrai tableau de Gauguin ou une vulgaire contrefaçon. «Néanmoins, les analyses vont prendre un peu de temps. Et nous n’aurons probablement pas de résultats à communiquer avant juin ou juillet, car nous sommes tous actuellement tournés vers notre prochaine grande exposition», conclut Eva Reifert. Organisée par la conservatrice elle-même, elle se déroulera dès le 20 septembre et fera place au surnaturel, sur la trace des… «Fantômes».

 

De Vevey à Bâle, un parcours étonnant

De Vevey à Bâle, un parcours étonnant La description de la provenance de Wildenstein et du Kunstmuseum, mais surtout plus récemment de Fabrice Fourmanoir a tracé le trajet de l’«Autoportrait aux lunettes», présumé dernier tableau de Gauguin. Voici ce que l’enquêteur, qui possède un nombre de documents impressionnants, décrit.

1901 Gauguin arrive à Hiva Oa aux Marquises.

1901 Parti de Vevey, Louis Grélet pose le pied à Fatu Hiva à 5 heures de bateau de là.

1902 Grélet, commerçant et fabricant du Bitter des Espersiers rencontre Gauguin à Hiva Oa. Ce dernier «l’invite à ses apéros orgiaques».

1902 Gauguin fait un dessin du portrait de Ky Dong et lui l’offre.

8 mai 1903 Gauguin meurt. Grélet de passage à Hiva Oa apprend le décès du maître. Ky Dong lui offre son dessin.

1905 Grélet retourne à Vevey en laissant le dessin chez son frère François, actif dans la récolte et la vente de coprah, à Fatu Hiva. C’est à cette date que certains affirment que l’autoportrait débarque en Suisse, mais pas Fourmanoir. «Grélet fait part à Francis Ormond (ndlr: de la célèbre compagnie de tabacs veveysanne éponyme) de son lien avec le peintre. Ormond lui demande s’il a acheté des Gauguin. La réponse est non.» Le cigarettier était collectionneur d’art et beau-frère du peintre américain John Singer Sargent.

1910 L’écrivain Georges Le Bronnec interroge Ky Dong sur ses relations avec Gauguin. «Le Vietnamien lui parle du dessin offert. Aussi que Gauguin n’a pas fait d’autres portraits aux Marquises.»

1916 Louis Grélet revient aux Marquises pour le décès de son frère. «Il en profite pour chercher des peintures de Gauguin pour les revendre très cher à son retour en Europe. En vain. Il va voir Ky Dong pour peindre ou faire peindre un faux portrait de Gauguin en s’inspirant d’une photo noir et blanc du peintre. Grélet était photographe amateur.» En effet, on trouve plusieurs clichés pris en 1902 par le Veveysan sur la Toile.

De retour sur la Riviera, «Grélet montre la peinture à Jean-Louis Ormond, fils de Francis, en espérant la lui refourguer. Naïf ou complice, le rejeton lui propose de l’aider à vendre la peinture chez Sotheby’s à Londres. Le pacte est scellé en novembre 1923 à Vevey».

Le 6 février 1924 Le portrait est adjugé à Francis Ormond. «À mon avis, le père a soupçonné l’escroquerie et a sauvé son fils d’un possible scandale et emprisonnement.» Le Kunst ne mentionne pas cette vente. Wildenstein, oui.

Septembre 1924 Francis Ormond fait diligenter une enquête à Tahiti par Edouard Charlier, chef de la justice en Polynésie, qui interroge Ky Dong. «Ce dernier dit que le portrait est authentique. Fort de ce résultat, Francis convainc l’historien Wilhelm Barth d’écrire un article laudateur et de le faire inclure dans l’expo Gauguin du Kunst en 1928.»

«Collectionneur bâlois, Karl Hoffmann se laisse prendre au piège et achète le tableau. Il le donnera en 1945 au Kunstmuseum», conclut Fourmanoir. La toile a été prêtée par l’institution rhénane en France, Angleterre, Canada, Australie. Quant à la famille Ormond, père et fils, elle a légué sept tableaux et un dessin d’Ingres au Musée Jenisch à Vevey.