
Le loup d’Abyssinie
dans toute sa splendeur, avec son magnifique pelage roux. |DR
Il y a cinq ans, trois trentenaires suisses se rendaient en Amazonie bolivienne pour retrouver une lagune inatteignable depuis des décennies. Ils en sont revenus avec «Objectif sauvage», un documentaire attachant au cœur de la jungle, sorti en 2018 en Suisse et projeté loin de nos frontières, jusqu’aux États-Unis, et qui a reçu dix prix internationaux.
Désireux de repartir à l’aventure, le Saint-Légerin Cédrik Strahm et le Fribourgeois Martin Ureta ont repris la route avec un nouveau défi: parler du loup. De celui qu’on veut chasser en Suisse, le loup gris, et de celui qui disparaît peu à peu en Éthiopie, le loup d’Abyssinie. Leur film «Le dernier survivant», très fouillé, retrace l’existence chahutée de cet animal qui attise la haine autant que l’adoration et nous interroge sur notre vision souvent incohérente de la nature. Il sera projeté entre autres à Monthey et pour la fin de sa tournée à Montreux, en présence des réalisateurs et de membres de l’OPPAL (organisation pour la protection des alpages) qui s’intéresse aux grands carnivores et a une approche fédératrice
sur la question.
Une passion qui a un prix
«Avec Martin, nous sommes passionnés de vie sauvage. Nous voulions à la base essayer de mettre en lumière des espèces en danger méconnues du grand public, explique Cédrik Strahm. Quand nous sommes revenus d’Amazonie, en 2015, trois ans avant qu’«Objectif sauvage» ne sorte en salle, nous étions frustrés, car rien ne s’était passé comme espéré. Nous nous sommes dit qu’il fallait
repartir directement pour filmer des bêtes.»
En Bolivie, ils ont rencontré une sommité du monde de la conservation, Louise Hammond, spécialiste du loup à crinière, endémique du bassin amazonien. De son côté, le cinéaste s’est souvenu d’un documentaire fascinant sur le loup d’Abyssinie. Ajouter l’enthousiasme au menu, un réseau de connaissances efficace et hop! les voilà sur le sol africain, prêts à revivre une expérience forte, mais pas du tout celle qui les attendait: neuf heures coincés à l’aéroport pour tenter de négocier une entrée en Éthiopie.
«J’ai voyagé dans 40 pays, dans des zones parfois très reculées, pourtant jamais je ne n’avais été confronté à une telle catastrophe, se souvient le Tyalo. Nous étions partis la fleur au fusil, pas du tout préparés. Et on nous demandait 10’000 dollars de taxe environnementale pour pouvoir filmer le Parc national des montagnes du Balé. Sans cela, nous devions leur laisser notre matériel photo.»
Les deux Helvètes finissent par passer la douane gratuitement, mais sans avoir le droit de tourner. Il faudra ensuite attendre 2021, une bourse du Festival des rencontres de l’aventure de La Tour-de-Trême (FR) et l’aide d’un crowdfunding pour que le projet se concrétise enfin. Sur place, devant la caméra de Joshua Preiswerk (le troisième aventurier de leur premier documentaire), les cinéastes s’animent comme des enfants devant les mystérieux singes du Balé, les comiques rats-taupes et bien sûr, face aux magnifiques loups d’Abyssinie, «les carnivores les plus menacés d’Afrique». Ils ont aussi la chance de faire la connaissance des Oromo, «des peuples qui vivent dans des maisons en bouse de vache, d’une gentillesse incroyable une fois qu’on a percé leur carapace».
Éveiller et non pas moraliser
À la suite de cet incroyable périple, Cédrik imagine qu’il faut aller plus loin. «J’ai voulu ramener le loup dans nos contrées et faire un chassé-croisé avec ce qui se passe ici.» Il étudie l’histoire du loup, s’intéresse à sa domestication et réalise d’innombrables recherches pour retracer son chemin.
Dans le film, différents intervenants se succèdent, scientifiques, historiens, rangers ou personnalités engagées envers la faune, telle Lauriane Gilliéron. Le «regard inquiet sur le monde» de Raphaël Arlettaz – le fameux professeur de biologie de la conservation – répond ainsi aux yeux émerveillés de Damien Jeannerat, berger sur les alpages de Vercorin, un «être
de lumière» selon Cédrik, qui s’adapte au loup plutôt que de chercher à l’éliminer.
«Nous n’avons pas envie d’être pompeux, ni présomptueux, ni moralisateurs, souligne le réalisateur de la Riviera. L’idée est de continuer à éveiller les consciences sur cette nature qu’on peut mieux protéger. La condition animale est régie à 90% par les décisions que l’Homme prend. Ce film est-il un énième brûlot écologique? Oui, peut-être finalement. Mais il n’y en aura jamais assez.»
