
Cécile Duboeuf dirige l’espace de travail partagé Oulala, aux Diablerets. Le lieu a non seulement trouvé son public, mais il sert de point de chute pour de nombreuses associations et entreprises, dont certaines y sont même domiciliées. | C. Dervey- 24 heures
Des murs aux couleurs pastel, du mobilier design, des tabourets fantaisie et quelques touches rétro pour rappeler Les Diablerets. Des coussins pour prendre un thé ou siester, une fontaine à eau et du café à volonté, quelques jeux de table. Le tout habillant une grande salle de meeting ouverte. Et pourtant, il y est question de travailler (mais pas que) dans l’espace de coworking «Oulala» aux Diablerets.
«On a voulu changer du chalet-bois-bois-chalet et créer un endroit où nous nous verrions «coworker» nous-mêmes, explique Cécile Duboeuf, maîtresse des lieux. L’idée du coworking, c’est avant tout de l’échange et de l’interactivité.» Et la possibilité de travailler à deux pas de chez soi, sans aligner les kilomètres inutilement, sans les tracas d’un bureau à soi.
La directrice de l’agence immobilière Diablerets Home Services (DHS) s’est lancée en août 2022 avec son associé. Les locaux, qu’ils ont achetés, sont à l’époque une aubaine, mais trop grands pour leurs seules affaires. «On a beaucoup voyagé et des espaces de coworking on en a vu pas mal, alors pourquoi pas ici?»
Elle ne s’étonne en tout cas pas d’entendre que des projets fleurissent dans les Alpes vaudoises. À Leysin et au Sépey notamment, où les crédits ont été acceptés par les autorités ces trois dernières semaines. À Château-d’Œx, c’est une question de jours avant que le Conseil communal n’en fasse vraisemblablement de même. Les trois espaces ouvriront d’ici à la fin de l’année (voir encadré).
Flexible avant tout
Chez Oulala, la sauce a pris très rapidement. Après un peu plus d’une année, les bénéfices sont déjà au rendez-vous. «Nous avons trois coworkers fixes à l’année, qui ont une table à eux. Sinon, ce sont des abonnements, par exemple quinze jours sur trois mois. Le forfait à 300 francs pour dix jours marche bien. Nous proposons même une offre de couple: ils ont un abonnement et viennent à tour de rôle.»
Mais qui dit travail partagé dit gens de passage. «Pas mal de touristes et résidents secondaires en haute saison, ou des étudiants qui bûchent sur leurs partiaux.» Qui plus est, le lieu est devenu un point de chute. Des associations et entreprises y organisent leurs assemblées, car les prix y sont plus accessibles – dont l’Association des restaurateurs, commerçants et artisans des Diablerets (ARCAD 1865) que Cécile Duboeuf préside – mais aussi parce que plusieurs d’entre elles y sont domiciliées.
Des entrepreneurs dans le besoin
Ambiance plus fonctionnelle dans les locaux de Coworking Villars, en plein cœur de la station. Trois bureaux de taille variable s’y côtoient, plus une grande salle commune. S’y ajoutent une cafétéria et l’imprimante dans l’entrée.
Frédéric Ernand fut précurseur en 2017 dans les Alpes vaudoises avec cet étage de 100 m2 situé au-dessus de Gérance Service, son agence immobilière. «J’ai libéré l’étage et on commençait à me solliciter, me presser même. Il s’agissait de gens qui voulaient sortir de chez eux et dont le budget ne permettait pas de louer un bureau au prix du marché. Les bureaux individuels ont tout de suite intéressé des fiduciaires, des gens dans l’événementiel ou le tourisme, d’ici ou de l’extérieur, fixes ou de passage.»
L’avantage est que l’affaire roule d’elle-même, sans employés, avec des tarifs qui permettent de couvrir les charges. «On n’y gagne pas, mais on n’y perd pas non plus.» Toutefois, si le coworking sous-entend des allées et venues régulières, le Villardou doit bien admettre qu’il s’inscrit un peu à contre-courant. «J’ai freiné sur les journées à 30 francs, il y avait trop peu de demandes et ça nécessitait à chaque fois une demi-heure d’explication.»
«Mon laptop et c’est tout»
Emmanuel Estoppey, qui occupe l’un des bureaux fixes, parle de «solution idéale». Indépendant depuis 2018, cet artisan en intelligence collective s’était lassé de travailler chez lui à Antagnes, sur la commune d’Ollon. «J’aime avoir des interactions sociales. J’allais parfois dans un café, mais ça va un moment. Et puis il y a l’équipement: une imprimante, un scanner, un réseau WiFi. Ici, je l’ai, il est performant.»
Le tout pour 650 francs par mois. «L’équivalent n’existe pas sur Villars, ajoute-t-il. Sans compter que les baux commerciaux sont de minimum 5 ans et qu’il faut tout équiper. C’est compliqué quand on se lance. Ici, je n’ai qu’un mois de dédite.» Cerise sur le gâteau pour ce sportif: la proximité des pistes, de la nature et d’infrastructures de loisirs.
«Cet espace, ce n’est pas seulement mon travail, c’est mon mode de vie», lance Céline Gelli, dont l’attaché-case n’est jamais loin au vu de ses nombreux déplacements. Pour la spécialiste en relations publiques, Villardoue pur sucre et indépendante depuis 2021, le coworking est un modèle tout en flexibilité et taillé sur mesure pour elle. «Ce bureau, c’est mon coin tranquille, et en même temps, je ne suis pas seule. Le lieu est intimiste, chaleureux, et je m’entends bien avec les autres.»
Avec les soucis en moins, qui plus est. «Je suis arrivée simplement avec mon laptop, il y a tout l’équipement, avec coin cuisine et café. Et si on a besoin d’une salle de réunion, Fred (ndlr: Frédéric Ernand) nous prête la sienne. On reste dans un esprit de village.»

Cela fait dix ans que Mélanie Burnier a commencé à s’intéresser au coworking . Elle dirige actuellement deux espaces de travail partagé, à Bulle et Vevey (TheWorkHub). Co-présidente de la faîtière suisse du secteur, elle est consultante sur certains projets, notamment à Château-d’Œx.
Le marché du coworking connaît-il
une accélération en Suisse?
- Aujourd’hui, il explose, même s’il reste à des années-lumière de ce qui se fait dans certaines zones du monde. Notre association compte 170 membres, mais on estime le nombre d’espaces de travail partagé à 350 dans notre pays. Sur 4 millions d’actifs, 2 millions pourraient y travailler, alors qu’ils sont environ 35’000. Cela laisse imaginer le potentiel.
Et en montagne aussi non?
À voir Verbier, Grimentz ou des stations en France.
- Les besoins sont avérés et la plus-value également, qui plus est dans une région rurale et décentrée. Dans les Alpes vaudoises, la question est comment capter une clientèle qui peut télétravailler ou qui a une résidence secondaire.Par exemple: je monte au chalet jeudi soir et je prolonge jusqu’au lundi en profitant d’un espace de coworking.
Les entreprises n’auraient-elles pas aussi
un intérêt à développer le modèle?
- En Suisse, selon la loi, une entreprise doit fournir un outil de travail à son employé et donc défrayer ses employés qui travaillent à la maison. Elles auraient donc effectivement intérêt à payer du coworking à leurs employés. C’est aussi une question de mentalité. En Suisse, nous sommes encore frileux. À Porto, le modèle est très développé et attire de nombreux nomades digitaux. Aux Pays-Bas et dans les pays du nord, de moins en moins d’entreprises possèdent leurs propres bureaux et même des grands groupes intègrent des espaces de coworking. Il y a derrière tout ça une logique écologique grâce à la mutualisation des ressources.
Trois projets de coworking au menu de Conseils communaux en deux mois dans les Alpes vaudoises? Le hasard nous assure-t-on tant à Leysin, au Sépey (commune d’Ormont-Dessous) qu’à Château-d’Œx. La dynamique générale ne l’est par contre pas du tout.
Leysin a dégainé en premier (voir édition 146, 20 mars). La Commune aménagera le Chalet de l’Entraide, bâtiment emblématique, mais vide depuis cinq ans, pour qu’il accueille le projet d’un trio d’entrepreneurs locaux. Sur deux étages, plusieurs bureaux fixes,
salles de réunion et «open spaces» seront proposés en location de la demi-journée à l’année pour répondre aux besoins des touristes de passage, résidents secondaires ou entrepreneurs, ou encore des nombreux étudiants des écoles privées.
Thierry Weber, lui-même leysenoud, a suivi d’un œil intéressé et pour cause: il a eu la même idée. Il y a peu, il réalise que les locaux de son entreprise sont trop grands et un sondage lui démontre qu’une demande existe pour un espace de travail partagé. Une aubaine pour Ormont-Dessous qui s’apprête à réaménager sa Maison de Commune du Sépey et à y installer un tel espace.
«M. Weber sera l’animateur du lieu», confirmait la syndique Gretel Ginier au sortir du Conseil communal du 24 avril qui a entériné le financement. Elle ajoute: «La division économique de Chablais Région, que je préside, a créé un sondage sur la manière de dynamiser les villes et villages. Une des trois choses qui sont ressorties était le coworking.»
Thierry Weber coordonnera donc les utilisateurs de la future «grande salle de conférence et la petite dizaine de postes de travail». Les avantages y seront multiples: un accès par carte pour venir à sa guise, des bureaux proches du train et des petits commerces, des prix bas, du contact social et de la simplicité. «On arrive et on met les pieds sous la table, sans se soucier du ménage, de la cafétéria et de la logistique.»
Château-d’Œx se prononcera pour sa part le 16 mai sur l’espace prévu dans le bâtiment qui abrite déjà Pays-d’Enhaut Région. «Tout le monde fait le constat que d’avoir ce genre d’espaces est un plus pour les zones périphériques», analyse Elodie Barras, adjointe de direction de l’organe de promotion touristique et économique. L’attente est du reste là, à l’entendre, comme il en ressort d’une réflexion Smart Village effectuée sur Château-d’Œx. «Le télétravail est devenu plus usuel, mais tout le monde n’a pas un local prévu à cet effet», conclut Elodie Barras. L’ouverture pourrait se faire à l’automne déjà.
