
Une mise en bouche, deux entrées, un plat principal, le fromage et un dessert. Huit mercredis par an au moins, à tour de rôle, les Gourmettes du Chablais s’activent aux fourneaux de l’école ménagère de Bex pour confectionner un repas unique présenté dans une décoration originale. Toutes sont fières d’appartenir à la seule confrérie bachique féminine de Suisse, née à Lausanne en 1978. Mais se défendent d’être féministes.
«Les hommes peuvent être invités aux repas, précise Anne-Lise Peneveyre, 67 ans, membre de la section Chablais depuis ses débuts en 1994. Notre groupe est soudé et nos relations sont horizontales, sans hiérarchie, ni droit d’aînesse. D’un simple regard, nous nous comprenons.» La cadette de l’association, Laure Masnari, 40 ans, intronisée en 2018 renchérit. «Nous nous retrouvons entre femmes pour des moments de partage intergénérationnels et pour échanger des astuces sur notre passion. La cuisine, c’est de l’amour avant tout.» L’une et l’autre rêvent de renforcer la brigade chablaisienne. Mais les candidates ne courent pas les cuisines…
Du temps à trouver
Si l’association a eu jusqu’à 250 membres dans plus de 20 sections à travers la Suisse à son apogée, elle ne comprend plus à ce jour que 190 cotisantes dans 17 sections. Comment cela s’explique-t-il? «Les femmes sont beaucoup plus mobiles maintenant qu’il y a 30 ans, analyse Anne-Lise Peneveyre, retraitée de La Poste des Diablerets. Elles déménagent, divorcent, changent de profession. Certaines jeunes restent deux ans, puis passent à autre chose. Nous vivons dans une société de zapping. Et si on n’aime pas faire à manger, si on n’est pas curieuse de nouvelles saveurs, cela n’est pas passionnant.»
De son côté, l’Aiglonne Laure Masnari souligne qu’imaginer des repas, les préparer et y participer demandent un grand investissement de temps, qui peut inquiéter certaines intéressées. Car au tournus des soirées gustatives, il faut ajouter une assemblée générale par an, ainsi que des journées dégustations dans de grands établissements, que cela soit à Chardonne au restaurant Là-Haut chez Mathieu Bruno (ndlr: le restaurant sera repris en juillet par Julien et Morgane Ostertag) ou à Bordeaux au Quatrième mur du médiatique Philippe Etchebest.
«C’est difficile de s’investir quand on travaille à 100%, ce qui est mon cas, précise l’employée de commerce. Mais personnellement, j’avais envie de prendre mon temps, de découvrir de nouvelles recettes. Une fois par mois, j’entre dans une espèce de bulle, avec des surprises et de l’émerveillement.»
Mets d’hier et d’aujourd’hui
Sur les douze Gourmettes du Chablais, pas une n’a la même manière de mettre la main à la pâte. Elles échangent leurs expériences et découvertes, de 40 à 79 ans, dans une complicité souriante et ouverte. «La cuisine était beaucoup plus riche il y a 30 ans, remarque Anne-Lise Peneveyre. On utilisait du beurre, de la crème, à la façon Girardet. Aujourd’hui, on mange beaucoup plus sainement. L’huile d’olive a remplacé les autres, tout est plus léger, les portions sont moins grandes. Et les assiettes sont peaufinées, bien plus appétissantes.» L’heureuse grand-maman se réjouit de l’apparition de nouvelles céréales, pois chiches ou quinoa, et d’épices exotiques qui viennent ajouter du piment à ses mets. Toutefois, l’Ormonanche apprécie que des labels tels que «Regio.garantie Romandie» poussent les consommateurs à préférer le local.
Laure Masnari a quant à elle grandi au milieu des produits du terroir, des légumes du marché à la viande de ses grands-parents qui faisaient boucherie. «Mes parents ont continué après eux. Petite, je montais sur une chaise pour aider ma maman à cuisiner. Se retrouver autour d’un repas est très important dans ma famille. J’en garde un besoin de partage entre les anciens et les plus jeunes.» Pourtant, au quotidien, la vie active l’oblige à se dépêcher. C’est pourquoi elle pratique le «batch cooking». «C’est-à-dire qu’une fois par semaine, je prépare tous les ingrédients de base de mes plats que j’assemble ensuite lors de chaque repas. C’est un énorme gain de temps!»
Pourquoi devenir une Gourmette?
Les deux femmes ont beau avoir prêté serment à 30 ans d’intervalle, elles ont accepté les dix préceptes, reçu le sautoir de l’association et bu à la coupe avec une joie identique. La première, honorée d’appartenir à une confrérie, y voyait une opportunité de trouver de nouvelles recettes, «Google n’existait pas à l’époque.» Elle y a tour à tour pris la place de présidente, de secrétaire et de caissière, avec le même plaisir. Tandis que la seconde, après six mois d’essai en tant que candidate Gourmette, a senti ses yeux briller lors de son intronisation. «Un moment qui m’a beaucoup émue, avec son côté solennel, un peu magique et qu’on ne voit plus dans notre société. Ce passage symbolique m’a vraiment touchée.» En cuisine, toutes deux estiment avoir gagné en assurance. Dans la vie, elles ont trouvé un espace de convivialité et de solidarité inestimable.
