
À 28 ans, Irina Champier reprend la barre de la barque familiale et perpétue ainsi un savoir-faire artisanal dans le Haut-Lac. | N. Desarzens
«Tu m’as appris un nouveau mot!» Ou encore: «Et bien, la pomme n’est pas tombée loin de l’arbre!» Quand Irina Champier confirme à sa clientèle qu’elle est officiellement pêcheuse, les réactions fusent. Une certification qui assure la relève de la pêcherie familiale à Clarens, reprise par son père Henri-Daniel Champier il y a plus de 20 ans.
La jeune de 28 ans est la seule femme du métier dans la région du Haut-Lac. «Sur douze personnes à l’examen, nous étions seulement deux femmes. Deux filles de pêcheurs. Dans un bastion très masculin, ça fait plaisir d’avoir une collègue qui est dans la même situation.»
Par une matinée gonflée de pluie, direction le port de Clarens. La pêcheuse nous attend pour l’excursion du jour. «On a de la chance, le lac est tranquille! Hier, il pleuvait et il y avait beaucoup de remous.» Au large de l’île de Salagnon, l’on perçoit deux flotteurs blancs. Le lac est calme, le ciel lourd de nuages. Entre ciel et terre, l’atmosphère est propice à la méditation. «Regardez! Les hérons cendrés sont en pleine nidification. Ils n’ont pas intérêt à me piquer des poissons cette fois.»
Pêcheur de père en fille
Dans les filets depuis sa plus tendre enfance, la pêche n’était pas sa première vocation. «Quand j’étais petite, mes parents travaillaient sept jours sur sept. Cela m’a effrayée, parce que je n’avais pas envie de dédier toute ma vie à un métier.» La solution de l’apprentissage s’impose vite, par désir d’autonomie. «J’ai opté pour un CFC d’employée de commerce, pour pouvoir me réorienter par la suite, car je ne savais pas encore ce que je voulais faire.» Elle poursuit ses études avec une maturité professionnelle et travaille ensuite dans un office notarial dans la capitale vaudoise.
L’appel du lac s’est fait ressentir plus récemment et tout s’est très vite enchaîné. Elle a d’ailleurs décroché son permis bateau l’année dernière, avant son permis de voiture. «C’est mon père qui m’a suggéré de m’inscrire à l’examen. Je me suis dit que si je n’essayais pas, je ne pourrais jamais savoir si j’aime vraiment la pêche.» Il faut dire que la transmission d’un savoir-faire a motivé son changement de carrière. Sans oublier le soutien paternel, inébranlable, qui l’a encouragée dans cette voie. «Ma famille a cette pêcherie depuis mes 6 ans. Je trouvais dommage que ça disparaisse. J’ai donc tenté ma chance!»
Une nasse surgit hors de l’eau. Perches, lottes et gardons frétillent. Un vent léger plisse la surface de l’eau. «La première fois que j’ai accompagné mon père, mon premier jour de stage, il y avait <la gaule morte> (ndlr: d’importantes vagues). Je suis devenue toute blanche! J’ai pris ça comme une épreuve.» Après cette période de formation de six mois, elle décroche son papier en septembre l’année dernière. «Mon papa a pleuré quand il a appris que j’avais réussi mon examen.» «Tu n’as pas intérêt à me piquer mes places de pêche!», lui a répondu ce dernier, qui a vite repris ses esprits.
«Je suis ma propre patronne»
Si les sorties sur le lac sont empreintes de tranquillité, les marchés hebdomadaires au marché de Vevey contrastent par leur frénésie. «J’aime cette différence d’intensité, cela crée un bon équilibre. Cela me change de mon travail de bureau où j’étais tout le temps sollicitée.»
Manœuvrant sa deuxième nasse, la soulevant pour recueillir les poissons, puis l’immergeant à nouveau dans les profondeurs du lac, elle termine en projetant le polet – flotteur – de l’autre côté du bateau. La pêche mobilise tout son corps. «J’ai clairement pris des muscles depuis que je suis pêcheuse. Ça me plaît de faire de l’exercice tout en travaillant. Par contre, je vais chez mon massothérapeute une fois par mois, car je veux durer sans être totalement cassée!»
Également cheffe à la brigade de Saleuscex, à Montreux, l’esprit scout de débrouillardise l’accompagne depuis longtemps. Couplé à la pêche, elle se sent désormais enfin à sa place. «J’ai acquis beaucoup de confiance en moi depuis ce revirement professionnel. Je suis ma propre patronne. C’est une liberté à laquelle j’aspirais depuis longtemps.»
Dans le sillage paternel, elle souhaite d’abord prendre ses marques pour ensuite moderniser l’entreprise familiale. «Je continuerai aussi à valoriser tous les poissons du Léman. Il n’y a pas de mauvais poissons, que des bonnes recettes!» Faisant sien l’adage de son père, la pêcheuse insiste sur l’importance de la diversité de la pêche. «C’est un enjeu de durabilité, car cela réduit la pression sur une seule espèce.»
Un petit vent se lève. «On est sorties juste quand il fallait!» La main ferme sur la barre, Irina Champier est bien décidée à se battre pour la perpétuation de la pêche dans son coin de Léman.
