
Sans subvention étatique, un éditeur pourrait se détourner des auteurs du Valais pour en publier d’autres qui seraient, eux, soutenus par leur Canton. | P. Genet
«J’oscille entre la sidération et l’incompréhension…» La voix d’Abigail Seran, auteure et directrice de la Maison des écrivaines, des écrivains et des littératures à Monthey, a le ton inquiet des jours fragiles. Nous sommes le mardi 18 mai et le Grand Conseil valaisan vient d’accepter, par une majorité de 67 voix formée du PLR, de l’UDC et des partis de droite du Haut-Valais, un postulat de l’élu libéral-radical Didier Morard demandant au Conseil d’État «d’inclure le critère de fabrication locale, afin que le Conseil de la culture ait une ligne de conduite claire et un suivi rigoureux du lieu de production des ouvrages subventionnés par le Canton du Valais».
En (plus) clair, le député, imprimeur à Saint-Pierre-de-Clages – Village du Livre –, déplore «de constater sur bon nombre d’ouvrages subventionnés par le Canton du Valais, sous l’impressum, que ceux-ci sont fabriqués à l’étranger». «Si la subvention est cantonale, il est du devoir du Conseil d’État de faire en sorte que la production soit locale», estime-t-il alors. Le postulat ayant passé la rampe, le Conseil d’État a alors six mois pour y répondre.
La mort de la littérature valaisanne ?
Mais dans les heures et les jours qui suivent le vote du Parlement cantonal, c’est tout le milieu valaisan du livre qui s’émeut. «L’État va se prononcer, ça va repasser devant le Parlement, mais on ne peut pas se permettre que cela entre en force», insiste Abigail Seran, qui craint ni plus ni moins la mort de la littérature valaisanne.
Comment en arrive-t-on à envisager de telles extrémités? Valaisan d’origine, cofondateur il y a vingt ans des Éditions Cousu Mouche, à Genève, Michaël Perruchoud voit les ouvrages de ses autrices et auteurs – une cinquantaine, dont une dizaine estampillés treize étoiles – régulièrement soutenus par le Canton du Valais. «J’imagine que tous les éditeurs romands sont sensibles à la cause des imprimeurs, et si le différentiel était raisonnable, on serait d’accord de faire un effort et d’imprimer en Suisse, souligne celui qui est également écrivain. Mais il se trouve que l’on a des impressions de super qualité en Europe et que l’on peut y imprimer trois ou quatre livres pour le prix d’un en Suisse. Ce n’est pas un coût que l’éditeur peut supporter tout seul.»
«Un crève-cœur, mais…»
Michaël Perruchoud, qui «aime plus que tout la dimension locale», le dit sans ambages: choisir d’imprimer à l’étranger fut «un crève-cœur». «Nous avons longtemps imprimé à Genève. Mais ce n’était tout simplement pas tenable, les subventions reçues ne couvraient pas la moitié du différentiel. Si on avait continué à imprimer à Genève, la maison n’existerait tout simplement plus aujourd’hui.»
37’000 francs d’aide cantonale à la publication ont été alloués en 2023 à quelque quinze ouvrages. En 2022, ce sont 21’500 francs qui ont été accordés, à huit livres, par le Canton du Valais. Parmi les opus soutenus figurent tout à la fois des œuvres originales, des traductions – de Corinna Bille, de Marguerite Burnat-Provins, de Maurice Zermattten, par exemple – et des rééditions, pour des montants allant de 1’000 à 3’500 francs chacun. Ceci sur des coûts de production allant «de 7’500 à 20’000 francs selon le tirage et le nombre de pages», estime Abigail Seran, par ailleurs membre du Conseil de la culture.
Un milieu «fragile économiquement»
Accordée selon des critères stricts – être auteur ou autrice professionnel.le, entretenir des liens forts avec le Valais et être signé.e par une maison d’édition reconnue, cette aide est capitale pour les maisons d’édition. «Elles ferment les unes après les autres. Si elles n’obtiennent pas de soutien, elles vont se tourner vers d’autres écrivains», craint la directrice de la MEEL. Sous-entendu: vers des auteurs, qui, eux, bénéficient d’un soutien de leur Canton. «Oui, si ce postulat entrait en vigueur, cela pourrait avoir comme conséquence de renoncer à des livres d’auteurs valaisans, reconnaît Michaël Perruchoud. Certains éditeurs sont à flux tendu et ce serait vraiment un handicap pour un auteur valaisan. À la lecture du manuscrit déjà: un éditeur peut adorer un texte, mais s’il sait qu’il n’aura pas de subvention, il va hésiter.» Et le directeur artistique de Cousu Mouche de prendre en exemple l’un de ses poulains, Guillaume Favre, auteur ayant grandi à Saint-Maurice et à qui l’on doit, l’an dernier, le remarqué «Greg ou rien», sublime ode poétique au frère disparu. Le livre, tiré initialement à 300 exemplaires, a fait l’objet de réimpressions. «On en est à 800 exemplaires vendus, ce qui pour un livre de poésie est hallucinant. Mais un tirage comme ça, dans les conditions voulues par le postulat en question, ce n’est pas sûr qu’on l’aurait mis en place, relève Michaël Perruchoud. L’éditeur a envie de se battre pour des livres, mais à un moment, ça devient un combat perdu…»
«Penser plus local, c’est important, mais c’est difficilement compatible avec la réalité du marché du livre, enchaîne Guillaume Favre. Le dépôt de ce postulat révèle un milieu fort de ses plumes, mais fragile économiquement. En voulant faire local, on perdrait justement les auteurs locaux. L’intention n’est pas mauvaise, mais elle est mal dirigée», estime l’écrivain, relevant le «geste de soutien très fort et plus que jamais nécessaire» du Canton. «Ça me touche qu’en tant qu’auteur valaisan vivant à Genève je puisse continuer à être valorisé par mon Canton, avec une SEV (ndlr: Société des écrivaines et écrivains valaisan.ne.s) formidable et un soutien de l’État hyper précieux qu’il serait dommage de rompre.»
Postulat mort-né?
S’il se murmure que le postulat pourrait être retiré, son dépôt aura au moins eu le mérite d’initier un dialogue autour d’un milieu littéraire parfois méconnu des parlementaires. «J’ai par exemple discuté avec un député qui tombait des nues de savoir qu’un écrivain ne touchait pas le prix du livre, mais seulement les droits d’auteur, soit 10% du prix du livre, relève le président de la Société des écrivain.e.s valaisan.ne.s Pierre-André Milhit. Ce qui a été positif, c’est la réaction de certains députés, qui en amont ont alerté soit la MEEL, soit la SEV. Nous avons pu préparer un argumentaire, qui a été distribué à certains députés. Le monde de la culture est entré en communication avec le monde politique. La résistance fonctionne.»
Et l’écrivain-poète de conclure. «C’est notre rôle de faire connaître la réalité. Des députés s’adresseront désormais à des gens du terrain avant de déposer un postulat qui risquerait de tomber à l’eau. On est dans une bonne dynamique.»

"En voulant faire local, on perdrait justement les auteurs locaux. L’intention n’est pas mauvaise, mais elle est mal dirigée”

"Oui, si ce postulat entrait en vigueur, cela pourrait avoir comme conséquence de renoncer à des livres d’auteurs valaisans”

"Si les maisons d’édition n’obtiennent pas de soutien, elles vont se tourner vers d’autres écrivains”

"Ce qui a été positif, c’est que le monde de la culture est entré en communication avec le monde politique. La résistance fonctionne”
