La Tragédie de 1944, toujours très présente dans les mémoires

L’incendie a été vu loin et longtemps à la ronde. De Villeneuve à Lausanne.   | Commune de Saint-Gingolph France

Saint-Gingolph (VS)
Les Allemands ont semé la mort et la désolation le 23 juillet dans la partie française du village frontalier. Les cousins suisses ont permis d’éviter un plus grand désastre.

La Tragédie de Saint-Gingolph est plus que jamais dans toutes les mémoires. Elle sera commémorée les 22 et 23 juillet, 80 ans jour pour jour après les faits. Marie-Jeanne Burnet, jeune Suissesse de 6 ans à l’époque, se souvient «que la période était très tendue», alors que le débarquement du 6 juin donnait des ailes à la Résistance française.

«Nous habitions la première maison sur le pont supérieur, avant la frontière. Mon père avait sauvé le 3 juillet un maquisard (ndlr: résistant appartenant à un maquis) blessé et l’avait caché chez nous le temps qu’il se rétablisse.» Raymond Richon, 93 ans aujourd’hui, réside toujours dans la partie suisse du village. «Beaucoup de militaires étaient présents. Ils nous empêchaient de descendre sur la route cantonale.» Le Montheysan Jean-Joseph Raboud, 7 ans alors, venait tous les étés en vacances avec sa famille. «Je me souviens avoir vu avec mon père une «casemate» (ndlr: bunker) allemande détruite à la frontière.»

Attaque ratée
Cette tension atteint son paroxysme alors que la guerre est en train de tourner en faveur des opprimés. Le 22 juillet, des résistants attaquent l’occupant germanique pour se saisir du très stratégique poste de douane. La rue Nationale est la scène d’un combat acharné, mais la tentative avorte. Huit Allemands et trois Français succombent. Deux maquisards, René Marietto et Valéry Jeunot, aussi (une plaque commémorative les honore depuis). Les maquisards valides se replient vers Abondance. Sept sont gravement blessés. Soignés sur place, on les évacue ensuite vers l’hôpital de Monthey.

Président de Saint-Gingolph très avisé et responsable, André Chaperon sait que les Allemands ne vont pas en rester là. De manière constante dans les pays qu’il occupe, l’envahisseur réprime systématiquement ce genre de cas en s’en prenant physiquement à la population civile innocente. 13 jours plus tôt, une division SS exécute 643 villageois innocents à Oradour-sur-Glane, symbole français à jamais de la barbarie nazie.

Mais Chaperon et les autorités
suisses ne vont pas laisser faire ça. Les Gingolais français sont des cousins. Ils font passer la douane à 313 civils. Hôtels, cafés, habitants les accueillent. D’autres sont placés à l’institut montreusien Belmont, certains à Vevey. Six refusent de quitter leur village. Funeste décision…
Dans la journée, le président entre en France pour parlementer avec le chef des Allemands. Terrible nouvelle, l’occupant dit avoir reçu l’ordre de raser le village. Chaperon négocie pour éviter le pire. Le plus haut gradé suisse, Julius Schwartz, obtient que l’église et les constructions sous la voie ferrée soient épargnées.

«Je n’ai pas de souvenirs de ce jour-là, dit Marie-Jeanne, car mes parents m’avaient mise à l’abri avec mon frère aîné, chez des cousins du Bouveret.» Raymond et Jean-Joseph n’ont pas vu non plus l’assaut. Tous se remémorent en revanche l’incendie du 23… «Qui a duré plusieurs jours», d’après Raymond.

6 fusillés et 70 bâtiments incendiés
Cet incendie, gigantesque brasier, va marquer les esprits bien loin à la ronde. Tous les habitants de la Riviera de l’époque l’ont vu. Il est consécutif à l’attaque loupée des maquisards et à la mort de soldats teutons. Le 23 à l’aube, des SS venus d’Annemasse envahissent Saint-Gingolph France. Avec leur lance-flammes, ils incendient la partie supérieure du village, principalement granges et écuries. Environ 70 bâtisses. «Le village en ruine, ça nous a bien sûr affectés. Mais j’étais petite et heureuse avec ma famille. Je ne réalisais pas», poursuit Marie-Jeanne Burnet.

Les nazis se saisissent des six habitants qui ont refusé l’exil. Ils sont abattus à coups de mitraillettes. Ces fusillés étaient René Boch et sa fille Arlette, Elie Derivaz, Henri Rinolfi, Louis Veillant, l’abbé Louis Rossillon, curé de la paroisse franco-suisse. «Dans ma famille, on les connaissait tous bien sûr», dit Raymond qui «n’a pas réalisé à l’époque» l’ampleur du drame.

Un monument honore la mémoire des martyrs. Comme elle le sera les 22 et 23 juillet prochains pour ce qui restera à jamais dans les esprits la «Tragédie de Saint-Gingolph».

Sources: Commune de Saint-Gingolph France, Scriptorium, 24 heures.

Ces héros suisses de la région

Dès les premiers jours de la guerre, des Suisses ont soutenu la cause des résistants français et des personnes cherchant refuge. Par simple idéal de liberté et de fraternité. Aux Evouettes, au Bouveret, à Villeneuve, aux Ormonts ou à Vevey, ces valeureux anonymes ont été nombreux à avoir été mis en exergue dans le livre d’André Zénoni, chef de la résistance gingolaise et futur maire.

C’est le cas du Bouvéroud Jean Torrent. Il fait passer de nuit des familles juives terrorisées. «Beaucoup ont trouvé refuge en Suisse en passant par Novel. Les enfants étaient exténués», se souvient Raymond Richon. «Certains sont passés par chez nous et ma mère leur préparait de grandes marmites de soupe», dit Marie-Jeanne Burnet. «Mon père a fourni de l’argent à des bonnes sœurs et à d’autres gens qui abritaient des Juifs», ajoute Jean-Joseph Raboud.

Au Bouveret encore, la famille Bussien mène diverses missions pour l’armée de l’ombre, comme le transfert de maquisards et leur escorte en lieu sûr; ou l’acheminement de courriers capitaux pour l’organisation de la Résistance dans la région. En plein Chablais valaisan, les Blanc et Cachat fournissent des armes et des équipements.

La Riviera ne fut pas en reste. André Zénoni accentue fermement le rôle des Reymond et autre Miéville, les qualifiant d’authentiques résistants. Henri Reymond et sa famille, notamment primeurs sur la place du Marché à Vevey, mais encore des amis, collectent des produits alimentaires et pharmaceutiques, des habits, des armes, des munitions, les livrent partout dans tout le Chablais. Omniprésents, ils hébergent aussi une famille juive.

L’autre figure veveysanne est Adrien Miéville. Celui que l’on qualifie de «médecin des pauvres» est communiste. Il a connu les geôles suisses pour ses opinions. N’empêche, le docteur Miéville ravitaille le maquis, apporte des pansements et des médicaments à la frontière, mais plus encore soigne les combattants blessés, envoyés à Vevey. Beaucoup de ces héros suisses ont été ensuite honorés par la France.

Sources: André Zénoni: «Saint-Gingolph et sa région frontière dans la Résistance 1940-1945», 24 heures.

Légendes: Henri reymond (photo du haut) et Le docteur Adrien Miéville. (photo du bas)  | DR

Plaque au Fort de Chillon

Une plaque retraçant la tragédie de Saint-Gingolph a été dévoilée le 28 juin au Musée du Fort de Chillon. Ses responsables ont ainsi marqué cet évènement de la Seconde Guerre mondiale. L’ensemble souligne l’importance du soutien apporté par la Suisse en tant que voisin solidaire. Lors de la pose de la plaque commémorative au Fort de Chillon, les représentants des Communes de Saint-Gingolph, Veytaux et Montreux, le dernier commandant du fort et le petit-fils du Général Guisan étaient présents.

Ce qui est prévu pour la commémoration

Tous les 10 ans, Saint-Gingolph commémore avec force la tragédie. Cette année, «de nombreux porte-drapeaux, élus français et suisses et représentants des associations de mémoire sont attendus», annonce la mairie. Lundi 22 juillet, une cérémonie se tiendra au cimetière en hommage aux victimes et héros des événements. Ensuite, le Chœur de l’Armée française se produira à l’Espace Horizons Lémaniques, avant une verrée. Le lendemain dès 9h, une marche mémorielle se déroulera vers les quatre monuments commémoratifs ceux de Jean Moulin, de l’abbé Rossillon, des fusillés et enfin devant la plaque commémorative des combats du 22 juillet. À 10h30, la cérémonie officielle sera donnée sur la place Charles de Gaulle, puis le vin d’honneur sera versé.

GALERIE