
À quelques mois du renouvellement des concessions, 28 sociétés de taxi se répartissent sur les communes membres de l’ASR. Ici sur la zone de dépose de la place de la Gare à Vevey, des véhicules certifiés sont dans l’attente de clients et disponibles sur appel. | N. Desarzens
«On pourrait perdre le droit de stationner prochainement, mais je suis confiant car nous remplissons plusieurs critères, comme un service 24h sur 24 et une centrale d’appel.» Dans l’univers mouvant du transport professionnel depuis 4 ans, le directeur de Taxi Chaplin & Oriental, Bruno Perret, est parvenu à se faire une place dans le paysage régional. «Mais nous devons constamment nous adapter!»
Le nouvel appel d’offres s’est terminé le 31 mai dernier et l’Association Sécurité Riviera (ASR) est en phase de finalisation pour délivrer 76 concessions de taxis. Au total, 28 sociétés se répartissent actuellement le territoire des neuf communes membres de l’ASR. Parmi ces permis, il faut distinguer les véhicules ayant droit de stationner sur le domaine public (26) et les autres à usage privé (50). «La concession avec permis de stationnement est délivrée pour une période de 10 ans et prendra effet dès le 1er janvier de l’année prochaine», précise la chargée de communication de l’ASR Dounya Schürmann-Kabouya.
Dans le Chablais valaisan, la réglementation est différente. «Toutes les concessions sont renouvelables tacitement chaque année», détaille le capitaine de la Police municipale Olivier Rimet. Actuellement, huit concessions sont octroyées à Monthey et une à Saint-Maurice.
Contrer la vague «Uber»
L’apparition de sociétés internationales, comme Uber dès 2015 dans le canton de Vaud, a chambardé le système en place. C’est pour pallier ce flou qu’une troisième catégorie est entrée en vigueur en 2020: les véhicules de transport avec chauffeur (VTC). La création de ce nouveau groupe a pour objectif de limiter l’octroi de concessions et de juguler l’augmentation de ce type de services externalisés.
Contacté à plusieurs reprises par la multinationale américaine, le directeur de la société Taxi Chaplin & Oriental a d’ailleurs toujours refusé de collaborer. «Je trouve leur modèle socio-économique totalement injuste et déloyal. J’ai des chauffeurs qui m’ont demandé de revenir après être passés par Uber.»
À Vevey, la concurrence est très forte dès la tombée du jour. «Les jeunes qui sortent favorisent Uber, car leurs prix défient toute concurrence.» La clientèle principale de Taxi Chaplin & Oriental, elle, se concentre principalement sur les enfants et les personnes âgées. «C’est une manière de nous distinguer.»
À titre plus général, la cohabitation entre les différents acteurs du marché sur la Riviera reste difficile, notamment lors de grands événements, comme le Montreux Jazz Festival (voir encadré). Le constat est le même dans le Chablais. «Les entreprises locales vivent grâce aux différentes manifestations importantes de la ville de Monthey, souligne Olivier Rimet. Nous avons constaté que des VTC enregistrés dans le canton de Vaud viennent concurrencer les taxis du secteur, et ceci sans autorisation cantonale valaisanne.» Durant le carnaval de Monthey cette année, la Police municipale a ainsi reçu une dizaine d’appels pour dénoncer cette pratique illégale.
Mieux protéger la profession
Dès le 1er janvier 2025, conséquence de la révision législative, seuls les taxis formellement autorisés pourront apposer une enseigne lumineuse sur leur toit. Ceci afin de mettre un terme à une concurrence déloyale et mieux protéger la profession. Les VTC ne pourront donc plus en installer.
«C’est un peu tard, la boîte de Pandore a été ouverte en ayant accepté les VTC. Les entreprises comme Uber peuvent désormais profiter des failles du système, regrette Bruno Perret. En plus, cela restreint notre flotte. Avant, il n’y avait aucune restriction concernant les véhicules de type privé, nous avions une dizaine de chauffeurs. Maintenant, nous devons nous limiter à six concessions.» Conséquence: l’entreprise a dû se restructurer et se diversifier.
Dans le Chablais, plus que le déploiement de chauffeurs privés, ce qui a davantage impacté l’entreprise Taxiphone, c’est le développement des transports publics. «Les TPC ont triplé leur transport de bus par exemple, ce qui a un impact sur le nombre de nos courses. Mais on est bien obligés de s’adapter!»
Se diversifier pour survivre
Prix concurrentiels, application, mutation de la flotte vers de l’électrique d’ici à la fin de l’année, diversification des services: les sociétés traditionnelles de taxi tentent de contre-attaquer.
Si la situation économique de Taxi Oriental & Chaplin reste «compliquée», la diversification de son entreprise lui permet un autre revenu financier. «Depuis 3 ans, nous faisons désormais des trajets en bus pour des élèves, notamment pour la commune de Blonay-Saint-Légier et certaines écoles.»
La société peut aussi compter sur de grandes entreprises basées dans la région. «Nous sommes appelés pour faire des remplacements en cas de travaux sur la ligne du MOB, par exemple, détaille Bruno Perret. Notre ancrage régional fait la différence, on fait souvent appel à nous. Ce sont ces autres types de services qui nous permettent de garder nos chauffeurs de taxi.»
Même sentiment du côté de Taxiphone, actif entre le Chablais vaudois et valaisan depuis 50 ans. La société de Ferdinand Pittet collabore avec des établissements pour transporter des élèves souffrant de troubles psychologiques depuis quelques années. Si ce service est bien différent d’un taxi, cela pallie la diminution de la clientèle nocturne. «Depuis le Covid, ça n’a pas vraiment repris», souffle le patron. Conséquence directe: une baisse des employés. «Avant, nous mobilisions jusqu’à six chauffeurs durant les week-ends, maintenant nous n’en avons plus que trois.»
«Plus que du simple
transport»
À bord du taxi de Shukri Bajrami, direction La Tour-de-Peilz. Presque 2 ans et demi qu’il est au volant de son taxi certifié pour le compte de la société Taxi Chaplin & Oriental. «C’est bien mieux qu’Uber! Déjà parce que j’ai des collègues, et puis on tisse de vrais liens avec notre clientèle. Plus que du simple transport, nous sommes là pour rendre service.» À son bord ce matin, une cliente régulière, qui aime faire appel à la compagnie, «parce qu’elle accepte toutes les courses, même celles à moins de 20 francs». Entamée déjà à 6h ce matin, la journée de Shukri Bajrami est loin d’être terminée: une journée «normale» comptabilise 10,5 heures de travail.
Si le salaire était fixé auparavant en fonction du nombre de courses, la société st-légerine rétribue désormais sa quinzaine de chauffeurs par un salaire fixe. «Nous sommes une exception régionale», déclare fièrement Bruno Perret. Avec le développement d’une application mobile – A2B Swiss – le changement est notable pour l’entreprise. «Nous sommes disponibles plus rapidement et nous ne faisons plus de courses à vide. Sans oublier que cela permet de fidéliser nos chauffeurs.»
«Cette année, le festival a provoqué une baisse de notre chiffre d’affaires de 20%!» Membre de la faîtière Atacon, Bruno Perret ne décolère pas. «Plus les années passent, plus nous sommes écartés. Le mois dernier, nous avons été relégués vers la rue de la Paix, loin des festivaliers.» Leur demande: stationner vers la Lake House et le club Ipanema. «Pour des raisons de disponibilité et de mobilité, cela ne s’est pas avéré réalisable cette année. Il faut également rappeler le caractère exceptionnel de cette édition», tempère quant à elle la porte-parole de l’ASR.
Mais c’est surtout le déséquilibre avec les chauffeurs d’Uber qui attise la colère des taxis. «Sur l’axe rendu piéton pour la manifestation, ils venaient marauder. C’est une guerre inégale», fulmine Bruno Perret. Si des contrôles ont été effectués par des collaborateurs de l’Office du commerce et des manifestations dans les endroits «convoités», ils étaient apparemment insuffisants, selon le directeur de la compagnie de taxi. «Malgré les tractations, on ne pouvait pas déposer nos clients sur l’avenue piétonne ni y stationner. Or les chauffeurs Uber s’y arrêtaient et embarquaient la clientèle sous notre nez.» «Des macarons permettaient aux taxis de déposer leurs clients, et les VTC ont le droit de déposer et de prendre en charge de nouveaux clients», réplique l’ASR.
