Corbeyrier se bat pour le maintien de son école unique

Un village se mobilise pour son école et ses enfants, notamment Sébastien et Tiphaine Guinault (à g.), Cristel et Laurent Nicolier (à dr.) et Christine Christen, municipale des écoles (au centre). | C. Dervey – 24 heures

Exception vaudoise
L’une des dernières classes à degrés multiples du canton est vouée à fermer en 2026. La Commune réclame un moratoire.

«La fermeture de cette classe signerait un peu la mort du village. C’est un lieu où les parents se retrouvent, qui crée du lien. Les gens qui s’installent à Corbeyrier ne seraient pas venus s’il n’y avait pas d’école. Cette décision nous fend le cœur!»

Monique Tschumi ne s’exprime plus seulement en tant que syndique, elle dont les quatre enfants ont fréquenté l’école de Corbeyrier et qui fut enseignante. L’objet de son désarroi? La fermeture programmée pour l’été 2026 de l’école du village. Celle-ci se résume à une classe à degrés multiples, qui réunit cette année dix enfants de 4 à 8 ans, de la 1 à la 4P. Une formule vieille de 200 ans et l’une des dernières du genre dans le canton. Après cela, les bambins prendront le bus pour Yvorne ou Aigle.

Le ressenti de l’édile est celui de toute une population, comme en témoignent les 257 signatures à une lettre ouverte rédigée par les parents il y a quelques mois, dès que la rumeur a circulé. Dans un courrier de la Municipalité parvenu ce lundi à la direction des écoles, la Commune demande un moratoire jusqu’en 2028.

Stop à l’exception

La fermeture n’en paraît pas moins irrévocable depuis que, fin juin, la directrice des écoles d’Aigle-Yvorne-Corbeyrier, Frédérique Rebetez, est venue rencontrer les parents pour la leur annoncer. «L’argument principal est pédagogique, explique-t-elle. Avec dix élèves de quatre degrés différents, le travail en groupes par degré d’âge n’est plus possible et celui avec d’autres classes devient très difficile. À cela s’ajoute que l’effectif va tomber à sept élèves l’an prochain.» Frédérique Rebetez y ajoute un argument budgétaire. «Cette classe n’est plus à l’équilibre financier. Je dois prendre dans l’enveloppe générale pour combler le manque et cela prétérite d’autres projets.»

La directrice a le soutien du Département de l’enseignement obligatoire. Ce dernier l’a exprimé dans sa réponse à un courrier du Groupement des parents d’élèves. «L’exception cantonale de Corbeyrier est devenue difficilement justifiable», écrit Cédric Blanc, directeur général de la DGEO.

Un plan B

Difficile, mais pas impossible, rétorquent les habitants et autorités. Qui se disent déterminés à faire le maximum. «Nous envisagerions de faire monter des élèves pour garnir l’effectif et pour lesquels nous payerions les abonnements de transports, selon Christine Christen, municipale des écoles. Nous pourrions aussi organiser une structure d’accueil pour le repas de midi.» Frédérique Rebetez parle d’ores et déjà de solution «difficilement tenable». «Si le problème se pose de descendre des enfants, il sera le même dans l’autre sens. Par ailleurs, il y aurait immanquablement des élèves à besoins spécifiques qui engendreraient des mesures d’enseignement spécialisé très compliquées à mettre en place. Sans compter le déficit des équipements. Les enfants doivent déjà descendre à Yvorne pour la gym faute d’une salle aux normes.»

«Cela fonctionne,
alors pourquoi fermer?»

Depuis les années 1920, les membres de la famille Nicolier ont fréquenté l’école du village. Pour Laurent, dont l’aînée Anna y est enclassée en attendant son frère Mateo l’an prochain, une fermeture serait aberrante. «Il y a quelques années, ils étaient trop! Certains avaient dû descendre à Aigle. Cela fluctue vite. Alors pourquoi nous enlever quelque chose d’aussi extraordinaire qu’une école au village, proche de la nature, où l’on forge ses racines dès le plus jeune âge? Et pourquoi parler de rentabilité? Cela m’agace d’autant plus que la fermeture équivaudra à un report de charge sur la Commune.»

«Nous ne sommes pas fâchés, nous sommes tristes», nuance Tiphaine Guinault, qui a fait, avec d’autres, du porte à porte en fin d’année dernière avec la lettre des parents. «C’est une école de proximité. Ils y vont à pied ou à vélo, ils sont autonomes, ils se responsabilisent. Cela leur apporte des valeurs importantes», assure la maman de trois garçons, dont Martin, qui a fait les quatre ans d’école au village, et Emile, qui vient de commencer.
L’argument des difficultés dans l’interaction sociale? «C’est tout le contraire. Les petits sont coachés et stimulés par les grands. Notre grand, à Aigle, prend son bus sans souci, et en classe, tout va bien.»

Pour la directrice des écoles, ce n’est pas la question. «Ils ont fait un choix de vie, le rêve de voir leurs enfants évoluer dans un environnement incroyable, au sein d’un petit effectif… je comprends que ce soit difficile. Nous sommes sur des conflits de valeurs, mais je suis là pour piloter une école vaudoise.»

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