Débusquer, abattre, écorcer: l’éreintante chasse au bostryche

Dans la forêt de Chessy, un épicéa infesté vient d’être localisé (au centre, reconnaissable à ses marques de sécheresse). Dans quelques minutes, il sera abattu par les bûcherons montreusiens. | R. Brousoz

Forêts
La lutte contre l’insecte ravageur absorbe parfois tout le temps et l’énergie des bûcherons communaux. Reportage dans les bois de Montreux, où la lutte fait rage depuis début août.

La tronçonneuse s’arrête, une voix crie: «Attention!» Et dans un grincement terrible, l’épicéa s’écrase au sol. Dans la forêt de Chessy, sur les hauteurs de Montreux, un nouvel arbre vient de succomber à l’infestation. «Il avait environ 150 ans», annonce Maxime Thomsen, apprenti de 2e année au sein de l’équipe des bûcherons communaux. C’est lui qui vient de procéder à l’abattage de ce géant de 35 mètres de haut, déjà presque mort. Son bourreau? Il mesure quelques millimètres à peine. Mais en colonies de plus de 60’000 individus par arbre, le bostryche ne pardonne pas.

Depuis bientôt deux mois, la traque au coléoptère occupe la quasi-totalité des 18 collaborateurs de l’équipe montreusienne. «Ça a explosé début août. Et depuis, nous avons déjà coupé 1’000 mètres cubes de bois bostryché, ce qui correspond à la moyenne annuelle», explique Michel Brunisholz, aux commandes du tracteur forestier. «Et ce n’est pas fini», poursuit Cyril Pabst, le chef forestier adjoint. «Il y a encore un niau qui a été repéré à Plan de Châtel.» Un «niau»? Un nid, en langage bûcheron vaudois.     

Toute l’écorce à enlever

De l’avis des cinq forestiers à l’œuvre ce jour-là, la tâche est particulièrement pénible. En plus de devoir abattre les épicéas contaminés, il faut immédiatement procéder à leur ébranchage et au pelage de l’écorce. Car les insectes vivent et se développent sous cette dernière. «C’est le seul moyen de freiner leur propagation, explique le responsable. Et pendant que l’on fait ça, c’est tout ce qu’on ne peut pas faire ailleurs, comme l’entretien des jeunes peuplements.» 

Conséquence, la Commune de Montreux est contrainte de faire davantage appel à des entreprises externes pour pouvoir seconder ses équipes forestières. Pour quel montant? «Tout est trop fluctuant pour annoncer un surcoût, surtout en cours d’année», répond Caleb Walther, municipal montreusien chargé des forêts.

Des propriétaires injoignables

La Ville a d’ailleurs communiqué sur la problématique. C’est que les pluies du printemps suivies des grandes chaleurs d’août ont favorisé la pullulation du bostryche. «Malgré des mesures importantes prises année après année pour contenir la propagation, les foyers d’infestation sont actuellement répartis sur tout le territoire de forêts et touchent également les forêts privées», annonçait-elle au début du mois de septembre. 

Sur les 1’500 hectares de forêts montreusiennes, qui sont principalement des forêts de protection, 500 hectares appartiennent à des propriétaires privés. Le hic, c’est que la Commune doit passer une convention avec ces derniers avant de pouvoir agir sur une parcelle infestée. «Ce n’est pas toujours évident de les contacter, témoigne Cyril Pabst. Certains ne savent même pas qu’ils ont un bout de forêt! Nous devons parfois les chercher via les réseaux sociaux. Un propriétaire que j’ai réussi à atteindre vit sur une île à des milliers de kilomètres!»         

Conséquences économiques

Le bostryche typographe – c’est son nom complet – n’est pas un nouveau venu dans nos forêts. Mais les conditions météorologiques de ces dernières années ont favorisé son développement. Au volant du 4X4 qui nous redescend de Chessy, Cyril Pabst évoque le futur. À ses yeux, la menace du bostryche est d’ordre essentiellement économique. «L’épicéa est utilisé comme bois de construction. Déjà initiée par le réchauffement climatique, sa raréfaction dans les forêts de basse altitude aura sans doute, à long terme, des conséquences sur la filière du bois suisse.»

Pour l’heure, le bois bostryché, reconnaissable à sa couleur bleutée, se vend moins cher que le bois normal. Et pourtant, ses qualités constructives sont identiques. Afin d’enrayer cette différence de perception, le Canton a choisi de l’intégrer dans certaines de ses constructions. Ainsi, le Centre d’entretien des routes à Rennaz, qui doit faire l’objet d’un agrandissement, et le futur gymnase du Chablais à Aigle figureront parmi les «modèles d’utilisation du bois bostryché», annonçait le Conseil d’État en juin dernier. 

L’Est vaudois est moins touché

Si Montreux semble actuellement devoir faire face à une attaque virulente, la situation paraît mesurée dans la plupart des forêts de la Riviera et du Chablais. Bon nombre des groupements forestiers contactés parlent d’année «calme» ou «habituelle», principalement grâce à la météo pluvieuse du printemps. «Les populations de bostryches ont commencé à augmenter à partir de 2018, à la suite de plusieurs tempêtes qui ont provoqué des dommages épars dans les forêts vaudoises», explique l’Inspection cantonale des forêts. «Après un pic observé en 2019, le niveau de dégâts était revenu à la normale en 2021. Malheureusement, les dernières années chaudes et marquées par des périodes de sécheresse ont à nouveau favorisé sa propagation. Même si le nombre de foyers est élevé dans l’Est vaudois, la situation y est quand même moins préoccupante que dans le Jura et sur le Plateau.» Selon les ingénieurs forestiers du Canton, il faudrait plusieurs années fraîches, avec un niveau de précipitations marqué pour que l’épidémie de bostryche que nous connaissons actuellement recule durablement.

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