« Les élus communaux se trouvent bien souvent entre le marteau et l’enclume »

Un Montheysan à Zurich. Johan Rochel dans les rues de la ville des bords de la Limmat, ce lundi 30 septembre.  | DR

Elections communales valaisannes
Observateur avisé de la politique valaisanne, le Montheysan Johan Rochel livre son analyse sur le rôle et le poids des élues et des élus à dix jours du premier tour.

On ne parle jamais aussi bien de sa région que lorsque l’on s’en éloigne de quelques pas. Docteur en droit et philosophe, membre associé du Centre d’éthique de l’Université de Zurich et chercheur postdoctoral en éthique et droit de l’innovation à l’EPFL et à la Faculté de droit de l’Université de Fribourg, le Montheysan Johan Rochel a gardé, depuis les bords de la Limmat, un œil sur un canton qui l’a vu s’investir notamment dans le groupement non partisan Appel Citoyen, puis dans la Constituante. Interview en «dézoom» avant le premier tour des élections communales valaisannes, le 13 octobre prochain.

Johan Rochel, vous vivez à Zurich.
Quel lien conservez-vous
avec Monthey et avec le Valais?

– Maintenant que la Constituante est sur pause (ndlr: un recours est pendant auprès du Tribunal fédéral), j’y suis moins présent, mais je reste très informé sur ce qu’il s’y passe. Et j’y conserve des liens familiaux et amicaux forts. 

Vous avez été impliqué dans Appel Citoyen, vous avez siégé à la Constituante. Même lorsque l’on n’est pas affilié à un parti, la politique semble inévitable dès lors que l’on s’intéresse à la question publique en Valais… 

– Tout y devient très vite politique, c’est vrai. On l’a encore vu cet été avec l’affaire Yannick Buttet (ndlr: l’ex-président de Collombey et ex-conseiller national PDC, condamné en 2018 pour contrainte et appropriation illégitime après une plainte pénale de son ex-maîtresse puis en 2021 pour attouchements et propos grossiers à l’encontre de l’ancienne présidente du Conseil général de Monthey, avait démissionné de la présidence de la Chambre valaisanne de tourisme après un peu plus d’un mois). On tombe très vite dans des méta-explications de nature politique, la thèse du complot politique n’est jamais très loin…

Votre ville, Monthey, va connaître un certain chamboulement: président depuis douze ans, Stéphane Coppey  (Le Centre) ne se représente pas, l’Entente ne participe pas à cette élection et un nouveau mouvement s’y présente.

– Oui, ce n’est pas rien. Le centre-ville a été passablement redessiné ces dernières années, une nouvelle zone sportive vient de voir le jour, de même que deux ou trois réalisations immobilières, autant de symboles d’une ville qui arrive à la fin d’un cycle. De facto, Monthey partage avec Aigle le rôle de capitale du Chablais, mais je ne sais pas si elle a réellement l’ambition qui va avec le leadership qui devrait être le sien… À mon sens, il faudrait remettre à plat, repenser la gouvernance de la région. Cette question passe souvent par celle de la mobilité, colonne vertébrale de la région, mais il ne faudra pas attendre d’avoir des réponses en termes de mobilité pour bouger sur les autres dossiers, parce que sinon on peut attendre longtemps… 

Que voulez-vous dire?

– Le Chablais vaudois et le Chablais valaisan partagent la particularité de se trouver en périphérie par rapport au pouvoir politique de leurs Cantons respectifs, Lausanne et Sion. Ils constituent cependant une zone forte, avec de grandes zones agricoles, une industrie – chimique notamment – qui pèse lourd et un tissu de PME de service. Mais combien de temps ces industries vont-elles rester dans la région? La raffinerie de Collombey a été démantelée et dans le monde qui est le nôtre cela semble compliqué de garder à terme des sites de production à large échelle en Suisse. Si l’industrie lourde disparaît, il faudra trouver autre chose. Mais cette «autre chose», c’est quoi? Comment pense-t-on l’étape d’après? Ces questions, il va falloir se les poser très rapidement.  

On est à un tournant industriel? 

– (Longue réflexion) Je ne sais pas. Et je ne pense pas que la Commune de Monthey – puisque l’on parle du site chimique – ait la réponse. Ni même le Canton ou les responsables locaux, d’ailleurs.

Quel poids les Exécutifs communaux ont-ils dans ces dossiers?

– Leur rôle est très compliqué. Ils sont une sorte de courroie de transmission entre les Cantons, la Confédération et les grands groupes qui créent des emplois, mais ils sont complètement soumis à des décisions qui les dépassent. On leur demande de trouver des solutions, ils doivent rendre des comptes à leurs administrés, mais concrètement ils ne peuvent rien faire qui changera profondément la marche du monde. 

C’est-à-dire?

– Prenez la question des centres-villes, qui agite Monthey et Aigle notamment. On les veut dynamiques, on aimerait pouvoir conserver des commerces de proximité, tenus par des gens du coin que l’on connaît, mais le monde a changé et on ne pourra pas rembobiner le fil de la numérisation et de la vente en ligne. On ne va pas interdire Zalando, Amazon et les autres. Les PME ne sont plus qu’une partie du levier de politique économique. Même chose pour la problématique du climat: on veut de la sécurité, on ne veut pas que les rivières débordent, mais des élus communaux ne peuvent pas grand-chose contre les changements climatiques globaux. Ils doivent défendre des choix de politique publique, mais se trouvent bien souvent entre le marteau et l’enclume. 

Si l’on va par là, on peut parler de la problématique de l’enneigement…

– Oui. Dans dix, quinze ans, cela va devenir très compliqué pour les moyennes altitudes. Les Communes doivent imaginer l’après tout en ayant face à elles des commerçants et un tissu économique dépendants de l’industrie du ski. Ils doivent préparer et expliquer… alors que ce sont nos propres comportements qui sont au cœur de ces changements. Ce n’est pas simple pour des élus miliciens, parfois dans de petites administrations. 

Une complexification qui amène à des situations comme celle de Vérossaz, où l’Exécutif a choisi en bloc de ne pas se représenter le 13 octobre, la tâche devenant trop lourde à remplir. Se pose ainsi l’inévitable question des fusions.

– On est de moins en moins dans ce monde où, dans les petites communes, c’est le président que l’on appelait pour changer l’ampoule de la salle communale. Tout se professionnalise et se complexifie sur le plan de l’administration. Les gens aujourd’hui attendent par exemple de leur Commune un guichet numérique qui tourne 24 heures sur 24, qui puisse répondre à toutes leurs questions. Dans cette optique, il n’y a pas d’autre choix que de mutualiser les ressources. 

Vous évoquiez le défi climatique. Dans nos colonnes il y a quelques semaines, la présidente de Chablair Carole Morisod évoquait ainsi des pollutions – aux PFAS notamment – plus importantes dans le Chablais qu’ailleurs dans le canton. Pourrait-on assister à un virage vert dans la région?

– Ces pollutions sont le résultat de notre passé industriel et un jour ou l’autre des gens vont devoir rendre des comptes par rapport aux erreurs qui ont pu être commises. Au-delà des pollutions industrielles, les défis climatiques sont plus difficiles à gérer. Et même si on a des Exécutifs verts, cela ne changera pas grand-chose. On est devenu meilleurs, plus sensibles à l’écologie, mais on ne fait que combattre les symptômes de choix globaux. Si l’on dézoome, on remarque vite que c’est du côté de la Chine, des États-Unis et des nouvelles puissances économiques très carbonées que cela se joue. Les Communes peuvent agir contre ces symptômes, par exemple contre les vagues de chaleur, par la création d’îlots de fraîcheur. Mais on n’a pas forcément besoin des Verts pour ces aménagements urbains, tous les partis ont aujourd’hui intégré ces questions à leur programme.

Pour avoir plus d’impact, on en revient donc à la question de la collaboration intercommunale?

– Il me paraît nécessaire en effet que les personnes à la tête des grandes Communes chablaisiennes vaudoises et valaisannes s’entendent bien. Il y a des intérêts communs forts; que ces personnes s’apprécient ou pas, elles doivent et devront travailler ensemble. Je pense naturellement en particulier à Aigle et Monthey. En ayant dans le Chablais un pôle économique et culturel fort, chaque Commune devient plus forte dans sa relation avec les capitales que sont Lausanne et Sion. 

Le Valais et Zurich présentent des cartes d’identité très différentes. Quels cantons sont, à votre sens, les mieux armés pour répondre aux défis de demain?

– La question est pertinente. Des cantons comme Zurich, entre ville et campagne, sont intéressants parce que leurs Parlements sont des condensés d’intérêts très différents. Le consensus est plus difficile à atteindre, mais lorsqu’il est là, il devient très intéressant. En ce sens, le Chablais regroupe des microcosmes extrêmement variés, entre plaine et montagne ou industrie et agriculture par exemple, et présente une grande diversité sociale. 

Le Chablais est une région qui a de longue date accueilli nombre de travailleuses et travailleurs frontaliers. Pour vous qui avez
beaucoup réfléchi et écrit sur le thème de l’innovation, cette diversité est importante?

– Oui, évidemment. La diversité permet le choc des idées. Si je ne rencontre que des gens qui pensent comme moi, au bout d’un moment je n’avance plus. Mais ce n’est pas qu’une question de migration: je connais plein de gens qui pensent très différemment de moi et qui sont nés à 500 mètres de chez moi. Et c’est la même chose dans les Exécutifs: la diversité des parcours de vie est nécessaire pour qu’une

 

Bio express


– Date de naissance: 15.09.1983

- Enseignant de philosophie du droit à l’Université de Fribourg et chargé de cours en droit et éthique de l’IA à l’EPFL

- Ancien constituant

- Vice-président de la Commission fédérale des migrations

- Dernier livre paru: «Les robots parmi nous - pour une éthique des machines» (EPFL Press, Lausanne, 2022)