Un amour insubmersible

Villeneuve
Avec le lac, les montagnes et ses châteaux, la Riviera vaudoise est un terreau propice à l’éclosion de légendes. Voici un épisode qui lève le voile sur l’origine mystérieuse de l’île de Peilz.

Le clapotis de l’eau, le cancan des canards, et surtout une douce chaleur. Près de l’embouchure du Rhône, notre regard s’accroche à un platane majestueux et solitaire. Quoique relativement ancienne, l’origine de cette île et de son compagnon ancestral détient son lot d’incertitudes, un flou propice aux interprétations. 

Par ce beau ciel bleu et ce soleil radieux, des voiles tachettent la surface du lac. Une journée idéale pour prendre le large. Comme ce jeune couple il y a près de deux siècles, parti à la découverte de ce petit bout de terre, sujet d’inspiration poétique. Perdue dans nos pensées, la voix de la conteuse Josiane Rossel Chollet nous tire de notre rêverie pour débuter son histoire.

L’île des deux amants

Elle s’appelait Mary. Petite fille, elle aimait courir dans la rosée du matin. Elle aimait aussi nager dans l’étang, tout près de chez elle, dans la campagne londonienne. Enfant, elle était sûre de comprendre ce que disaient les canards entre eux. En grandissant, Mary est devenue une magnifique jeune femme. Une gorge somptueuse, de longues jambes et une bouche en cœur. À 15 ans, elle tombe éperdument amoureuse de Paul. 

Si Mary est intrépide, le jeune homme a le nez plongé dans ses livres, notamment dans la poésie de Lord Byron. Lorsqu’elle découvre les vers du poète anglais, dont son sonnet sur le prisonnier du Château de Chillon, une étincelle surgit en elle. 

Deux ans plus tard, elle fait part à ses parents de sa volonté de se marier. Elle se heurte à un «non» catégorique. Venant de deux mondes inconciliables, leur union est impossible. Germe alors l’idée de partir en Suisse, au Château de Chillon, sur les traces du poète qui l’a tant séduite. 

Ils trouvent refuge dans une petite auberge sur les rives du Léman. Le tavernier, devant ce couple parlant un français très approximatif, tombe sous le charme. Paul et Mary visitent le château et le cachot de François Bonivard. Ils réalisent alors qu’il est impossible d’apercevoir l’îlot au large de Veytaux, pourtant décrit dans le poème «Le prisonnier de Chillon». La jeune femme propose alors d’emprunter la petite barque de l’aubergiste pour aller visiter le petit lopin de terre au milieu des eaux.

Le lendemain, le ciel se reflète dans le lac et l’eau est d’huile. Alors Mary commence à ramer et Paul déclame des vers de Lord Byron. Rapidement, ils atteignent les rives de l’île. Si de loin elle paraît minuscule, elle accueille pourtant trois arbres. À ce moment-là, les deux amoureux sentent des bourrasques en provenance de la colline. Et puis le Léman change de visage. D’un seul coup, le ciel s’est assombri. Le couple décide de quitter le petit havre de paix au plus vite pour rejoindre la terre ferme. Le lac est complètement démonté. Mary se met à ramer de toutes ses forces. L’orage écartèle le ciel…

Symbole d’un amour perdu

On ne sait pas très bien ce qu’il s’est passé. Est-ce un coup de vent violent ou une vague qui a renversé la barque? La jeune femmme s’est soudainement retrouvée sous l’eau. La seule chose à laquelle elle a pensé, c’est à décrocher sa robe, sous peine de se noyer. Elle parvient finalement à nager à la surface et crie le prénom de son cher et tendre. «Paul!» Mais elle ne distingue rien, les vagues sont trop hautes. «Paul!»

Mary sent la terre ferme sous ses genoux et se hisse sur les rives de l’île. «Paul! Paul!» Aucune réponse ne vient. La légende nous dit qu’on a retrouvé son corps accroché à un rocher. L’aubergiste les a guettés longtemps et a attendu que le lac se calme pour partir à leur recherche. Il a retrouvé Mary sur l’île, seule et hébétée, qui tournait en rond sans cesser de répéter le prénom adoré. 

On raconte qu’elle aurait ensuite décidé de consolider la petite île pour que la mémoire de son amour perdure. D’ailleurs, si vous regardez bien certains soirs, quand la lune est pleine, l’on voit distinctement une ombre blanche et vaporeuse qui s’élance. Si l’on tend bien l’oreille, on peut entendre, «Paul… Paul… Paul…»

Au large de Villeneuve, le mystère plane

Il y a ici la plus petite île naturelle du lac, citée en 1816 par Lord Byron, façonnée par les alluvions du Rhône et modelée par la main de l’homme dès la fin du XVIIIe siècle. Les archives de la Commune de Montreux nous apprennent qu’elle a subi une restauration importante de 1846 à 1851, son état s’étant considérablement détérioré. C’est en 1851 justement que trois platanes y sont plantés, dont l’arbre actuel est le dernier survivant. L’île de Peilz est l’objet de diverses légendes. Celle des jeunes fiancés anglais Mary et Paul. La jeune femme édifie «l’île de Paix», dont le nom se serait déformé en «île de Peilz». L’îlot tire son nom de la Commune de La Tour-de-Peilz, qui possédait autrefois des terrains sur la rive droite de l’embouchure du Rhône. Selon une autre légende, elle aurait été offerte quelques années plus tard par le Conseil fédéral à la Reine Victoria qui séjournait dans la région. Il existe plusieurs versions de cette histoire. La première est que la reine aurait finalement renoncé à cette possession après que la Suisse lui a demandé des impôts; la seconde est qu’elle aurait transmis ce patrimoine à ses descendants jusqu’à nos jours. Mais il n’y a aucune trace de ces transactions dans les registres. Surtout, ces histoires sont impossibles, le Conseil fédéral n’ayant jamais été le propriétaire de l’île. Avis aux curieux: l’accès à l’île n’est pas interdit en soi, celle-ci faisant partie du domaine public cantonal, mais les nombreux rochers qui l’entourent compliquent l’approche, même en paddle.

2_ Josiane Rossel Chollet

Bio express de Nathalie Nemeth-Défago

1990
Formation théâtrale au Cours Florent (Paris).

2000
Formation à la lecture de contes avec l’écrivain Henri Gougaud.

2005
Création de la compagnie La Plume Enchantée (contes et musique).

2012
Activité de conteuse auprès des enfants dans divers hôpitaux de Suisse romande.

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