
Quelque 30’000 pièces d’artistes romands sont entreposées à Saint-Maurice, grâce à la fondation créée par Jean Menthonnex. | K. Di Matteo
Quand sa maison du XVe siècle de Chexbres est devenue le siège de la Fondation Ateliers d’Artiste (FAA), Jean Menthonnex pensait pouvoir y entreposer tous les fonds d’artistes romands méconnus auxquels il voulait éviter l’oubli ou, pire, la destruction. Belle illusion…
Vingt ans plus tard, les centaines de mètres carrés que la fondation a aménagés principalement dans ses bâtiments de la Grand-Rue de Saint-Maurice n’y suffisent plus, entre les fonds d’ateliers que la FAA a elle-même repéré et, de plus en plus, ceux qu’on veut lui confier. «Cela dit bien la différence entre ce que j’imaginais et ce que c’est devenu!, explique cet ingénieur physicien de formation et collectionneur résidant à Territet. Nous sommes victimes de notre succès et débordés par la demande. En 20 ans, nous avons réuni 73 fonds et une septantaine sont en attente…»
Face à cet afflux, la fondation, qui se concentre sur des artistes de la Suisse romande, et qui n’accepte des œuvres que si elle en devient propriétaire, a donc décrété une pause. «Pour éviter d’être ensevelis. Nous en reprendrons des nouvelles à partir de 2026.»
30’000 pièces
Car entreposer, c’est bien, mais ce n’est que la pointe de l’iceberg. Il faut référencer chaque œuvre, en restaurer certaines, exposer aussi, chaque année dès le mois d’avril dans la jolie galerie du rez. Publier enfin, pour donner de la visibilité à certains travaux, comme le livre «Femmes et artistes après 1930», paru récemment en lien avec l’exposition visible en ce moment à Saint-Maurice.
«Notre collection s’élève à 30’000 pièces, chiffre Walter Tschopp, cheville ouvrière de la fondation. Des tableaux, carnets, feuillets, liste de prix, une documentation artistique importante, beaucoup de monographies. La seule collection de Thérèse Martin, une artiste encore vivante, compte environ 800 pièces.»
Pas étonnant que l’ancien conservateur du Musée d’art et d’histoire de Neuchâtel, aujourd’hui à la retraite, ne sache plus où donner de la tête. D’autant que le bénévole à 60% aime les choses bien faites et parle avec passion. «Parce que je crois à ce grand projet qui consiste à sauvegarder des parts importantes de notre patrimoine culturel. J’ai vu partir des œuvres à la benne! Soit l’artiste est aisé, dispose d’un lieu, a des enfants prêts à reprendre, etc., sinon cela finit dans un garde-meuble… Et certains descendants viennent nous voir.»
Walter Tschopp peut tout de même compter sur une équipe de huit bénévoles, dont des étudiants dans le domaine de l’art, qui y gagnent en expérience. «Je leur apprends notamment le système d’inventaire professionnel.»
Au départ était Lavaux
À l’origine, tout a commencé à l’Association du Vieux Lavaux, qui préserve la mémoire d’artistes de la région chère à l’Unesco. «Je me suis rendu compte qu’on avait complètement oublié où était leur atelier ou dépôt, raconte Jean Menthonnex. Alors j’ai pensé utile de créer une fondation qui sauve ces fonds. Des musées vont s’intéresser à un ou deux tableaux. Mais les autres? Les travaux préparatoires?»
Avec l’ami Philippe Kaenel, il débute l’aventure FAA dans une ancienne salle de classe des Avants en 2004, puis déménage près de 10 ans à Pully dans un local de la protection civile, idéal en termes d’hygrométrie. Mais à chaque fois, la Commune leur signifie qu’il ne peut s’agir d’une solution pérenne. «Nous nous sommes donc résolus à acheter. L’occasion s’est présentée à Saint-Maurice, relativement bien centrée en Suisse romande.»
En plus de l’achat de deux vieux bâtiments contigus, le renouveau et l’aménagement de centres de stockage, de documentation, d’espaces de travail et de la galerie ont coûté 1,3 million, couvert par des mécènes. Un montant non négligeable. «Pour pérenniser un entreposage dans des conditions professionnelles, nous demandons une petite dotation financière à ceux qui nous lèguent des biens, 3’000 francs le m2, ajoute Walter Tschopp. Sur 1 m2, on met déjà des dizaines de tableaux et d’archives.»
Compte tenu de son travail de sauvegarde de patrimoine, la FAA réfléchit à solliciter une contribution minimale des Cantons. «D’autant que nous aimerions pouvoir rémunérer quelques professionnels plus jeunes à temps partiel», ajoute Jean Menthonnex.
Le président du Conseil de fondation pense en premier lieu à un futur conservateur. Walter Tschopp avoue fatiguer sur la longueur entre les trajets hebdomadaires depuis Saint-Blaise (NE) et ce travail concret qu’il dit adorer. «Une façon totalement différente d’appréhender la tâche de conservateur, je réapprends mon métier. Avant, j’étais dans l’écrémage, là dans l’approfondissement. C’est une grande leçon d’humilité Nous écrivons une nouvelle histoire de l’art.»
