Douloureuse ou savourée, cette solitude qui s’invite chez nos seniors

Certaines personnes âgées pensent qu’il suffit de se «mettre un coup de pied aux fesses» pour ne pas se retrouver dans l’isolement. Parfois plus facile à dire qu’à faire…      | R. Brousoz

Société
En Suisse, une personne âgée sur quatre dit se sentir seule. Si certaines sombrent dans l’isolement, d’autres le combattent ou s’en accommodent. Témoignages.

«Je ne pouvais plus me regarder en face. J’ai parfois dû me retenir de donner un coup de poing dans le miroir de l’entrée», se souvient Jacqueline. «Ce qui m’en a empêché, c’est que je l’avais hérité de ma grand-mère, et que je ne voulais pas ramasser les morceaux sur la moquette!» Aujourd’hui, elle en sourit un peu. Mais il y a une quinzaine d’années, la Boélande de 80 ans était au plus mal. 

Comme un senior sur quatre en Suisse (voir encadré), Jacqueline a souffert de solitude. Elle vivait seule dans son appartement. Son parcours professionnel venait de se terminer. «C’est un mal que j’avais en moi. Même dans la foule, je me sentais seule. Le plus dur, c’était de se promener sur les quais le dimanche et de voir tous ces couples, ces familles. Et quand je rentrais chez moi, il n’y avait personne, rien que les murs pour raconter ma balade.»

Alors l’octogénaire s’est battue. «Il y a plusieurs solutions, il faut chercher. L’important est d’avoir des contacts, de s’ouvrir.» Sa planche de salut à elle? La religion. Un remède comme un autre, et qui a visiblement fonctionné. Pour autant, le Ciel ne lui a pas épargné une récente chute dans le bus, comme en témoigne son bras en écharpe. «Un accident à la Jacques Tati», rigole-t-elle. Mais ça, c’est déjà une autre histoire…

Le travail, le travail et sinon?

Stéphanie Allesina est animatrice régionale chez Pro Senectute pour le district d’Aigle, le Pays-d’Enhaut et une partie de la Riviera. Elle œuvre au quotidien pour prévenir l’isolement chez les personnes âgées. Ateliers «téléphones portables», thés dansants ou encore rendez-vous culturels: autant d’activités qui sont proposées pour faciliter ce lien qui peut avoir tendance à s’étioler lorsqu’il n’est pas entretenu.

Mais comment en vient-on à se retrouver avec soi-même pour seule compagnie? «Il y a autant de situations que d’individus, répond cette spécialiste habituée du terrain. Cela peut dépendre du parcours que l’on a eu durant sa vie active. Certaines personnes ont maintenu un réseau associatif ou amical en dehors du travail. D’autres, au contraire, se sont concentrées sur leur profession et se sont retrouvées un peu démunies une fois à la retraite.»

La situation familiale joue également un rôle important. «Certains ont la chance d’avoir des enfants et des petits-enfants, d’autres non. Avec le développement de la mobilité, le schéma change: les familles sont parfois éclatées, avec des proches qui vivent à l’étranger.»

Ne pas prendre le «goût du fauteuil»

Il est 15h25 ce jeudi après-midi à l’Escale, le centre de loisirs pour seniors à La Tour-de-Peilz. La guitare de Jérémie Kisling vient à peine d’égrener ses dernières notes que la cafétéria est déjà pleine à craquer. Autour des tables se forment des grappes de cheveux gris ou blancs. Dans un coin de la salle, Francesca vient de commander un thé, une amie doit arriver d’un moment à l’autre. La solitude, cette presque octogénaire la connaît, elle qui a perdu son époux il y a dix ans. «Il faut s’habituer à une nouvelle manière de vivre, explique-t-elle. La journée ça va, mais c’est plus difficile le soir, surtout en cette période où la nuit tombe vite.» 

Pour autant, Francesca n’a pas pris le «goût du fauteuil», comme elle dit. Bénévolat, gym, sorties avec les amis: elle met tout en œuvre pour faire vivre son tissu social. «C’est un cercle vicieux: plus on reste à la maison, plus on veut rester à la maison», estime-t-elle. 

Pour beaucoup de seniors interrogés cet après-midi-là, tout serait question de volonté: il suffirait en effet de se «mettre un coup de pied aux fesses» pour ne pas sombrer dans l’isolement. Pas aussi évident, selon Stéphanie Allesina. «La question de se mobiliser soi-même est effectivement essentielle. Mais tout le monde n’arrive pas à nouer des contacts. Nous travaillons beaucoup sur la question du premier pas. L’individualisme dans notre société ne facilite pas les choses non plus.»

Au village, on toque plus facilement

Un individualisme qui serait d’ailleurs mieux implanté dans le béton des villes qu’en bordure des prés de villages. «J’observe de grandes différences entre les zones urbaines et les zones rurales, relève l’animatrice de Pro Senectute. Au Sépey ou aux Diablerets, on irait toquer plus facilement à la porte si on voyait que le volet était fermé depuis trois jours. Il y a une forme de solidarité présente naturellement. Est-ce que ça tient à un bâti organisé différemment?»   

Face à cette problématique, n’y a-t-il pas une forme de paradoxe à vouloir que les personnes âgées restent le plus longtemps à domicile? «Cela pourrait être vu comme tel, répond Stéphanie Allesina. Le plus important toutefois, c’est l’autodétermination. Si la personne veut rester chez elle, on doit le respecter. Mais cela amène des questionnements: la probabilité de se sentir seul est plus grande.» Et de souligner que ce sentiment existe aussi en EMS, malgré les animations proposées. 

Seule… et pas fâchée de l’être!

À l’inverse, il existe aussi des personnes âgées qui apprécient cette solitude. Qui la «savourent» même, comme dit Christine. Du haut de ses 80 ans, cette habitante de Clarens est veuve trois fois. Son dernier mari est décédé il y a cinq ans. Sa fille et ses petits-enfants vivent en France. «Ma meilleure amie, c’est la télévision», sourit-elle. Les bons côtés de sa situation? «Il n’y a personne pour me dire quoi faire, ou d’aller me coucher à telle heure», relève cette grande lectrice de pavés historiques. «Et quand je veux couper mon isolement, je vois des amis.» Au passage, elle en profite pour leur faire ouvrir ses pots de confiture.

Garder du lien, quel qu’il soit. C’est, en conclusion, le principal conseil donné par Stéphanie Allesina. Cette dernière se réjouit d’ailleurs de constater que de plus en plus de seniors «organisent» leur retraite. «C’est impressionnant de voir à quel point certains agendas sont remplis.» Une évolution qui, selon elle, dénote un changement dans la manière d’appréhender cette période. «Avec l’augmentation de l’espérance de vie, c’est souvent une phase de l’existence qui est immense.»  

Des conséquences sur la santé

En septembre dernier, Pro Senectute rappelait qu’environ 25% des seniors de 55 à 85 ans souffraient de solitude en Suisse. Selon une nouvelle étude, cette proportion atteint 37% pour la tranche des 85 ans et plus, ce qui correspond à quelque 90’000 personnes. Et de souligner que cet isolement a des conséquences sur la santé, ces personnes souffrant davantage d’hypertension et de dépression. «Une personne seule peut très vite se renfermer, souligne Stéphanie Allesina, animatrice Pro Senectute dans l’Est vaudois. «Il y a le risque de sortir moins, de marcher moins. Et de manger mal. On peut avoir la flemme de faire un vrai repas, certains ne mangent parfois plus du tout.»

29,5 %

C’est, en Suisse, le nombre de femmes de plus de 55 ans qui disent se sentir seules, contre 23% des hommes.