
Pour Jean-Michel Girard, beaucoup de travail reste à faire pour prévenir les abus au sein de l’Église et faire toute la lumière sur le passé. Mais la réforme est en cours, selon lui. | C. Dervey – 24 heures
Lorsque l’Abbaye de Saint-Maurice s’est retrouvée emportée dans la tempête des accusations d’abus de novembre 2023, Jean-Michel Girard a été nommé par le Vatican pour remplacer temporairement le Père-Abbé Jean Scarcella, l’une des trois personnes sous enquête au sein de l’institution agaunoise.
Avec l’annonce des conclusions du Ministère public il y a deux semaines (classement de l’entier des cas pour prescription ou non-dénonciation), l’ancien Père-Abbé de la Congrégation du Grand-Saint-Bernard n’attend que le feu vert du Vatican pour poursuivre sa retraite au sein de la communauté de l’hospice du Simplon. Au terme d’une année éprouvante et de fortes pressions, il tire un bilan et esquisse la suite.
Avec ces annonces, une page se tourne-t-elle pour l’Abbaye?
– Je n’ai pas cette impression. Cette affaire a été une succession d’étapes, certaines extrêmement violentes, d’autres importantes, comme celle des conclusions du Ministère public et de l’enquête de Rome (ndlr: qui a confirmé celles de la justice valaisanne). Mais il y en aura encore de nombreuses pour faire toute la lumière. On ne peut pas encore tourner la page des abus dans l’Église.
«Les ordonnances de classement ne signifient pas qu’il ne s’est rien passé», a dit en substance la procureure valaisanne. On reste à mi-chemin, non?
– On a fait le reproche à l’Église, largement justifié, qu’elle avait fait de l’«entre-soi», c’est-à-dire qu’elle réglait sa cuisine interne, menait l’enquête elle-même. Je pense qu’il y a besoin d’une objectivation des faits. Alors quand la justice civile et le Vatican mènent l’enquête, en mandatant des experts hors de l’Église, je m’en tiens à leur jugement.
Mais admettez-vous que des agissements peu admissibles ont été commis?
– Il y a depuis des années des cas avérés, dénoncés et punis au sein de l’Église. Mais il y a des abus que l’on peut qualifier de crimes et parfois des accusations injustes. Dans le cas de Mgr Scarcella, son nom a été associé à la notion d’abus sexuel, et ça, c’est injuste. Il y a des attitudes blessantes, admises, qui ne constituent pas des crimes. L’amalgame n’est pas le bienvenu.
Il a tout de même été sermonné par Rome…
– La personne qui a signalé son cas a elle-même admis qu’elle ne souhaitait pas de suite judiciaire ou civile. Le Vatican a considéré son sentiment d’avoir été blessée et en a donc fait le reproche à Mgr Scarcella, sans considérer qu’il y avait lieu d’aller plus loin. C’était il y a 30 ans et il s’agirait d’un geste ambigu.
Comment interpréter alors les marques de pardon exprimées par certains à titre individuel, comme Mgr Scarcella, ou par l’institution?
– Comme un respect du ressenti d’une personne. Cela s’apparente à ces situations, courantes, où l’on se rend compte que l’on a blessé quelqu’un. Pour une personne blessée, il y a parfois un travail de reconstruction et un élément important peut être le pardon exprimé.
Dans son dernier communiqué, l’Abbaye évoque «un processus d’amélioration». Pouvez-vous nous l’expliquer?
– La première mesure est d’appeler à la vigilance de chacun. Il y a ensuite des choses plus institutionnelles, comme des commissions d’écoute, des personnes de contact, des mesures d’accueil pour d’éventuelles victimes. De la formation aussi: nous faisons intervenir des experts de la prévention et des modules ont été ajoutés dans le cadre de la formation des curés pour développer une plus grande conscience. Il est également rappelé l’obligation de dénoncer les cas portés à notre connaissance.
L’Abbaye a commandé au printemps une enquête au procureur général de Neuchâtel. Cette enquête, qui fouillera les archives, se trouve-t-elle redimensionnée?
– Elle reste tout à fait d’actualité. La justice s’est limitée aux cas signalés ou dénoncés, mais je pense que d’autres victimes potentielles méritent une démarche globale et cela peut nous aider à prendre la mesure des choses et adopter un comportement conséquent.
Quand est prévue la décision sur une éventuelle réintégration de Mgr Scarcella?
– Il n’y a pas de date butoir, même si je me suis permis d’écrire à Rome pour accélérer les choses. Cela me semblerait naturel que Mgr Scarcella soit réintégré. Je l’ai personnellement encouragé et il le souhaite.
Le terme de votre mandat est imminent. Quel est votre sentiment au terme de cet «intérim»?
– J’ai eu le sentiment d’avoir fait connaissance avec l’âme de l’Abbaye, pris conscience qu’il y a ici, depuis 1’500 ans, un témoignage à rendre au Christ. Après toutes ces difficultés, il reste des gens unis dans leur mission et qui considèrent qu’il vaut la peine de se battre, quitte à se réformer, pour ce service que nous rendons et qui est précieux pour l’intérêt commun.
