Alfred Béguin, le mystérieux graffeur de Saint-Légier
Calèche traversant la campagne, retrouvée dans une collection privée de la région (A. Béguin). | J.Gremaud
Une septantaine d’œuvres d’Alfred Béguin illumine la salle des expositions temporaires du Musée historique de Vevey. On s’émeut devant ses dessins hachurés, témoins d’une époque où bourgeois et paysans semblaient se côtoyer sans effort. On rit devant ses scènes enjouées, hommes enivrés sur le chemin du retour, jeunes filles qui tentent de gravir des sommets ou familles qui courent pour attraper leur train, un moyen de transport tout juste apparu à Saint-Légier. L’artiste avait un talent certain pour capturer les instants cocasses du quotidien.
Pourtant, le Tyalo inclassable, capable de réaliser un portrait à l’huile d’Alfred Cérésole, le fameux pasteur d’origine veveysanne, comme de croquer sur le vif une femme agacée qui attend son mari, n’a jamais été coté. «Fils naturel d’un monsieur de Saint-Légier qui avait fait fortune dans les fiacres à Paris, il n’avait pas de soucis d’argent, commente Fanny Abbott, directrice du Musée historique de Vevey. Il donnait ses œuvres à sa famille, à ses amis. Dans notre monde actuel, où on cherche la reconnaissance, à se montrer, cette petite dose d’humilité est intéressante. Même si on ne sait toujours pas très bien si sa discrétion était voulue ou non.» A-t-il grandi loin de sa mère? Taguait-il les murs du village durant la nuit? Pourquoi s’est-il marié si tard? L’homme avait sa part de mystères.
Des perles découvertes par hasard
C’est grâce aux recherches de Gianni Ghiringhelli, archiviste qui s’est penché sur l’illustrateur prolifique, que l’exposition a vu le jour. «En 2020, il organisait une visite guidée de Saint-Légier en présentant les peintures murales d’Alfred Béguin, quand un couple lui a dit posséder des dessins de l’artiste, raconte Fanny Abbott. Leurs voisins aussi, etc. Il a donc débuté une enquête sur sa production. Et quatre ans plus tard, il a répertorié plus de 200 œuvres dans la région, mais aussi dans le sud de la France.»
Un livre recueille ses trouvailles, publié en parallèle de l’exposition, Alfred Béguin. «Le peintre du village illustré». «Le livre et l’exposition sont très complémentaires. On crée un effet béguin, se réjouit la directrice du musée. Le 98% de ce qu’on présente provient du prêt de personnes privées, qui ont accepté qu’on emprunte leurs dessins pour l’occasion.»
La conservatrice du musée, Mégane Cottet, est allée voir les propriétaires des œuvres, pour la plupart de la famille de l’artiste. Ses rencontres ont rendu le personnage «attachant» à ses yeux. «Ses descendants ont gardé une certaine affection pour cette figure d’arrière-grand-père, qu’ils m’ont transmise. En allant chercher des œuvres chez eux, j’ai découvert des albums photos, ils m’ont raconté des anecdotes. Petit à petit, on a construit son histoire.»
Études, voyages et facéties
Les lieux qui ont marqué son parcours ont une place de choix au Musée historique. Tel l’institut Sillig, à La Tour-de-Peilz, qui mêlait sport et travail intellectuel. «À 14 ans, il y est mentionné comme élève, indique Mégane Cottet. Il passe ensuite deux à trois ans à Paris où il est formé aux beaux-arts classiques. On retrouve son trait académique et sa maîtrise du dessin dans ses portraits. Il suit les cours du peintre d’origine vaudoise Charles Gleyre et rencontre Albert Anker avec qui il a visiblement entretenu une amitié de longue durée.» Lors de ses recherches, Gianni Ghiringhelli a en effet déniché une carte de l’artiste bernois destinée à son ami vaudois de 1903, trois ans avant sa disparition. «Anker demande à Béguin le nom d’un élixir pour traiter les varices, donc absolument rien d’artistique, rigole Fanny Abbott. Cela montre le degré d’intimité qu’ils pouvaient avoir.»
On sait peu de choses du voyage qu’il a mené en Europe. De ce Grand Tour, il a rapporté quelques dessins d’Italie et une légende qui voudrait qu’il soit devenu l’ami de brigands de Calabre après avoir réalisé leur portrait. De retour dans son village, il se met à couvrir les façades des maisons de scènes auxquelles il assiste, glorieuses ou comiques. «Nous exposons une lettre de la Municipalité de Saint-Légier datée de 1865, qui lui demande d’effacer ses peintures murales, souligne la conservatrice Mégane Cottet. Il le fera et recommencera par la suite. Certaines personnes lui ont même demandé d’en réaliser sur leurs murs.» À l’époque, les sujets vexent autant qu’ils plaisent. Et on raconte que le dimanche, les familles se déplaçaient au village pour admirer ses «tags».
Alfred Béguin se marie tardivement à une cousine éloignée, Victoire Brun, appelée Victorine, directrice de pensionnat, avec qui il a deux garçons. Le dessinateur croque alors l’existence de jeunes filles argentées en Suisse, de leurs pique-niques à leurs balades, en passant par leurs ouvrages de couture. «Il y a un petit côté sociologue chez Béguin, analyse Mégane Cottet. Il montre les activités et les passe-temps des différents échelons de la société. C’était un fin observateur, avec un peu de malice, qui faisait se rejoindre deux pans de la société, le côté rural et les élites.»
museehistoriquevevey.ch/francais/expo-alfred-beguin.html
Exposition Alfred Béguin (1834-1906), jusqu’au 11 mai 2025, Musée historique de Vevey, rue du Château 2, Vevey
infolio.ch/livre/alfred-beguin-1834-1906-le-peintre-du-village-illustre/
«Alfred Béguin. Le peintre du village illustré», Gianni Ghiringhelli (dir.), Françoise Lambert et Vanessa Diener, Editions Infolio.










