
Les métiers de la construction, ici un chantier d’Horizon construction bois, société montheysanne, font partie des domaines particulièrement impactés. | LDD
Le manque d’employés en Suisse a de beaux jours devant lui. Rien que pour Vaud, «le Secrétariat d’État à l’Économie indique qu’en novembre 2024, 2’560 postes sont vacants», informe Tatiana Rezso, responsable politique et monde du travail au Centre Patronal. Sur la période courant de janvier à octobre 2024, «on dénombre 2’722 places vacantes en moyenne mensuelle», complète Pascal Chavent, porte-parole au Département de l’économie, de l’innovation, de l’emploi et du patrimoine.
«Toutes les régions sont impactées par la pénurie devenue inquiétante à partir de 2022, au sortir de la pandémie de COVID-19», estime Norbert Zufferey, directeur de Chablais Région. «Il y a clairement un avant et un après Covid. Depuis 2020, nous avons assisté à une augmentation régulière des places vacantes», renchérit Tatiana Rezso.
La pandémie n’est pas seule en cause. «La principale raison est le vieillissement de la population, le faible taux de vacance des logements et la baisse du nombre de jeunes intéressés par les formations professionnelles techniques», liste Thanh-Maï Han, responsable communication et événements de Promove (Promotion économique Riviera-Lavaux).
Autre facteur: le non-remplacement. «Les départs à la retraite des baby-boomers ne sont pas naturellement compensés, en raison d’une faible natalité, réduisant la main-d’œuvre indigène», analyse Norbert Zufferey. Tatiana Rezso pointe elle «l’inadéquation croissante entre la formation, de plus en plus orientée vers certains secteurs du tertiaire, et les besoins réels du marché».
Impressionnants manques dans la santé
«Les secteurs les plus touchés sont la santé, avec un besoin de 2’000 à 2’500 infirmiers HES et 4’500 assistants CFC d’ici à 2029, la construction, l’informatique, l’industrie et les métiers liés à la transition énergétique», renseigne Pascal Chavent. «Le secteur du tourisme, stratégique pour le Chablais est aussi touché», poursuit Norbert Zufferey (ndlr: 1 franc sur 3 y est gagné). Tatiana Rezso tempère. «La restauration est impactée, mais la situation y serait un peu moins préoccupante.» On l’entend régulièrement lors d’échanges informels avec divers tiers, la main-d’œuvre manque dans ce qui peut être essentiel pour les gens: électricité et sanitaire, principalement. Thanh-Maï Han le confirme. «Les métiers techniques, notamment les artisans, sont particulièrement touchés.»
L’heure n’est donc pas au beau. La tendance pourrait-elle s’inverser? Pas sûr. Outre «le départ à la retraite de nombreuses cohortes de baby-boomers», aussi relevé par Tatiana Rezso, Thanh-Maï Han pense que «la compétition entre les entreprises ne résout pas le problème. Il s’agit de vases communicants: s’il n’y a pas assez de monde, il n’y a pas assez de monde». «À cela s’ajoutent des changements qu’on pourrait qualifier de sociaux, comme de nouvelles priorités personnelles. L’importance d’un équilibre entre vie professionnelle et vie privée a grandi, ce qui peut limiter la disponibilité des nouvelles générations pour des emplois exigeants ou à plein temps», estime Norbert Zufferey.
Comment sortir de la crise?
«Les entreprises mettent en place des stratégies, détaille le patron de Chablais Agglo. On retrouve par exemple l’amélioration des conditions de travail, les formations continues ou encore le recrutement simplifié pour les travailleurs qualifiés étrangers.» Beaucoup de sociétés veulent aider à ce que leurs employés, actuels et futurs, puissent concilier emploi et vie privée. «Cependant aujourd’hui, le droit du travail ne permet pas aux entreprises de répondre favorablement à tous les souhaits des collaborateurs. Des améliorations de la loi sur le travail ont été proposées. Espérons que des consensus politiques sauront être trouvés rapidement», souligne Tatiana Rezso.
Le problème est toutefois au cœur des préoccupations des organismes professionnels et des pouvoirs publics «très proactifs sur Vaud», selon la responsable du Centre Patronal. «Le Canton revalorise la formation professionnelle, notamment avec le Salon des métiers ou l’organisation de rencontres entres élèves et entreprises locales dans le but de favoriser les stages en entreprise», ajoute Thanh-Maï Han.
«Le Conseil d’État a lancé un plan de lutte contre la pénurie et en faveur du renforcement de l’employabilité. Un comité interdépartemental qui intégrera les partenaires sociaux est chargé d’identifier les mesures nécessaires», soulève encore Pascal Chavent. Et le porte-parole de révéler que le gouvernement a passé la surmultipliée «pour combler la pénurie de personnel de santé et soins infirmiers avec InvestPro, un programme adopté en 2024 par le Grand Conseil vaudois et doté de 90 millions».

«Avec une équipe d’environ 30 collaborateurs, je fais face à une pénurie croissante de main-d’œuvre qualifiée, un défi majeur pour le développement de mes entreprises», déclare Mikaël Châtelet. Le Chablaisien est entrepreneur depuis 14 ans dans le domaine de la construction bois et administrateur de plusieurs sociétés. Recruter de nouveaux ouvriers qualifiés et expérimentés est devenu une problématique complexe pour lui. «Ces profils sont pourtant essentiels pour garantir nos standards de qualité et répondre à une demande toujours croissante, dans un secteur en perpétuelle évolution.» L’entrepreneur pourrait engager une dizaine de personnes en plus si le réservoir de main-d’œuvre le permettait. «Cette situation illustre bien l’ampleur du défi auquel nous faisons face.» Autre souci, cette pénurie ne se limite pas aux équipes sur le terrain. Elle touche également les postes techniques et administratifs. «Cela exerce une pression importante sur mes équipes existantes et ralentit la croissance des sociétés dans lesquelles je suis engagé.» Ses solutions? «Moderniser l’image des métiers du bois, créer un environnement de travail attractif et de bien-être, investir dans la formation continue, mettre en place un plan de carrière clair et des opportunités de progression, notamment.»

Fondée en 1953, Meili est un des fleurons de tout l’Est vaudois dans le domaine de la construction métallique. Grâce à la qualité de ses produits manufacturés, elle s’est développée mondialement. En 2017, cette entreprise devient Meili Technology et continue d’apporter son savoir-faire et son innovation à la chimie, la pharmaceutique, la biotechnologie et l’alimentaire. Pourtant, son directeur Joël L’Her peine à recruter. «Il nous manque trois constructeurs d’appareils industriels (CAI). Nous engageons actuellement des personnes sans cette qualification CFC et les formons en interne. Il n’y avait que cinq apprentis CAI sur Vaud en 2023, dix-sept en 2024. J’en emploie un, mais il m’en faudrait un autre.» Pour le patron de Meili, les raisons sont multiples. Comme les départs réguliers à la retraite qui ne sont pas compensés, ou encore «des jeunes qui ne sont pas aiguillés dans ce métier et partent plus volontiers aux études». Avec une conséquence grave: l’impact sur la marche des affaires. «Nous perdons du savoir-faire et notre productivité en souffre.» Meili est aidé dans ses recherches par le SEMO et via une aide à la formation interne venant du Canton. «Nous agrandissons notre zone de recherche et regardons à l’étranger», conclut le directeur.

Nicolas Gehrig gère à Vevey Produits Dentaires SA – 4e génération –, son frère Yann étant le vice-président. Fondée en 1940, elle emploie environ 50 personnes, conçoit et vend dans plus de 100 pays du matériel pour le praticien comme pour le spécialiste en endodontie. Elle connaît des besoins divers en termes de recrutement. «Pour la production en chimie ou mécanique et le conditionnement, nous n’avons pas de soucis, notamment à engager de la main-d’œuvre locale. Nous avons l’avantage d’être placés à côté de la gare et des routes, c’est important pour le personnel ou futur personnel, explique le président de Produits Dentaires. Si nécessaire, nous nous adressons à l’ORP.» En revanche, la société peine plus à trouver des spécialistes. «Notre domaine d’activités évolue beaucoup, ici et à l’étranger, notamment en termes de réglementation et d’homologation. Nous devons pouvoir compter sur des ingénieurs qui connaissent bien la sphère dentaire, c’est plus compliqué.» Aussi, la direction utilise beaucoup les réseaux sociaux ou professionnels, avec encore le désir de fidéliser ces futurs spécialistes à plus ou moins long terme, «car nous avons désormais de plus en plus de turn-over».
