Prochain arrêt, Vibiscus. Déclarez votre glaive!

C’est à cela qu’aurait pu ressembler la cité portuaire de Viviscus (ici, une représentation imagée du forum de Lousonna).   | P.-A. Rochat / Musée romain de Lausanne-Vidy.

Histoire
Et si Vevey avait été un des grands ports stratégiques du Léman à l’époque romaine? C’est la vision que défend l’archéologue Cédric Cramatte.

La matinée touche à sa fin et le soleil brille déjà sur la rive nord du Léman. Le long du ponton en bois, des dizaines de paires de caligulae – des sandales de cuir – résonnent bruyamment. Le bateau vient à peine d’accoster, mais les soldats de la Ve Légion ne s’attarderont pas dans la bourgade de Viviscus. Une longue route les attend encore en direction du nord. En ce printemps de l’an 28 après J.-C., les révoltes des Frisons préoccupent l’empereur Tibère, qui n’en finit plus d’envoyer des troupes aux confins de l’Empire. 

Une scène imaginée? Oui, mais pas totalement imaginaire. «À l’époque romaine, Vevey était un point de contrôle important», commence l’archéologue Cédric Cramatte. «Rattachée à la cité d’Octodure, la ville constituait sans doute l’un des deux verrous lémaniques, au même titre que Genève.»

Une caractéristique plutôt méconnue que ce chercheur à l’UNIL souhaite mettre en lumière. La semaine dernière, il donnait une conférence sous l’égide de l’Association Vibiscum, qui réunit depuis 1989 les «Amis du Vieux Vevey».

Direction la Gaule ou la Germanie

Viviscus. Tout réside déjà dans l’étymologie du mot, lequel donnera plus tard le nom «Vevey». «Le terme, datant sans doute du Ier siècle, pourrait venir du mot latin biviae, utilisé pour qualifier une voie qui a deux embranchements», estime Cédric Cramatte.

Et de fait, Viviscus, dont l’édification aurait débuté vers 20 av. J.-C., se trouvait à la croisée de deux routes «essentielles» dans le rouage romain. L’une allait vers le nord de la Gaule, l’autre montait vers le Rhin. «Un emplacement à l’importance telle qu’on y envoyait des soldats pour des tâches de police du commerce.» En témoigne cet autel dédié au dieu Silvain retrouvé dans le sous-sol veveysan. Il avait été édifié par un légionnaire initialement stationné dans la région de Mayence.

En bateau depuis Massongex?

Si cette position était hautement stratégique pour le commerce, elle l’était aussi pour les transports militaires. «On peut imaginer que les troupes et le matériel venus d’Italie descendaient le Rhône sur des embarcations depuis Massongex, appelée alors Tarnaiae. Ils pouvaient ensuite débarquer à Viviscus pour poursuivre leur route.»

Le spécialiste en est convaincu: cette bourgade de plusieurs milliers d’habitants était animée d’une grande activité portuaire, sans doute comparable à celle que l’on a attribuée à Lousonna-Lausanne, où des restes de ponton ont été découverts en 2016. «Rien de tel n’a été trouvé jusqu’ici à Vevey, mais plusieurs indices peuvent laisser penser qu’il y avait de tels aménagements.»

Un forum, un temple, mais surtout un entrepôt

De 1996 à 2001, les fouilles archéologiques réalisées dans la zone du collège Kratzer ont permis de mettre au jour ce qui a vraisemblablement été le forum – le cœur – de la petite ville. Autrement dit, une place publique rectangulaire entourée de plusieurs constructions. Depuis la Veveyse, une voie principale y conduisait, calquée sur l’actuel tracé de l’avenue de la Gare. 

«Parmi les bâtiments autour du forum se trouvait un temple gallo-romain.» Mais c’est aux ruines d’une autre construction que Cédric Cramatte rattache son hypothèse de cité portuaire: un bâtiment allongé, situé sur le côté sud du forum. «Il s’agissait vraisemblablement d’un horreum, un entrepôt à vocation commerciale.» De là, un certain effort d’imagination doit être fait pour se représenter ce que pouvait être le port de Viviscus.

Des poissons à la place de la rue du Simplon

«À cette époque, le Léman devait affleurer au pied du collège Kratzer et de l’Église Saint-Claire», avance le scientifique. En d’autres termes, toute la partie située aujourd’hui entre la rue du Simplon et le lac – soit 140 mètres de rives – était immergée. Indice numéro un: cette étrange différence de niveau que l’on peut observer entre le collège et la rue en question. Comme un air de rivage, non?

Autre élément apporté au dossier, une photo d’un chantier datant de 1953, entrepris dans cette même rue du Simplon. On y voit, sur la paroi de la fosse creusée, les différentes couches d’ensablement du lac antique. Mais surtout, un agglomérat inhabituel de blocs de pierres. «Ces amoncellements ne peuvent être que d’origine humaine», estime Cédric Cramatte, qui les attribue peut-être à des aménagements portuaires.

Silvain et Neptune, vedettes des prières 

Une vision corroborée par les divinités que les habitants de Viviscus avaient l’habitude de vénérer. À commencer – on l’a dit – par Silvain. Sucellus, en Gaule romaine. Une divinité des forêts, et par extension, du bois, des tonneliers, du vin et surtout des bateliers. Autre figure exhumée du sol veveysan, une statuette de Neptune, dieu de la mer et des océans évidemment, mais aussi du lac. Bref, une vie religieuse qui tournait autour du bois et de l’eau, deux éléments essentiels du commerce lacustre.

«Si je devais définir les habitants de Vevey à l’époque romaine, je parlerais – comme pour Lousonna – d’une population de dockers», sourit Cédric Cramatte. Un regard nouveau sur Viviscus que l’archéologue projette de détailler, un jour peut-être, au moyen d’un ouvrage.

Pas de fouilles, pas de vestiges…

Vevey, bourgade stratégique de l’Empire romain? Pour beaucoup de gens, c’est un étonnement. Même l’archéologue Cédric Cramatte, Veveysan de cœur, ne s’en serait au départ pas douté. «Je présupposais que c’était une agglomération secondaire, reconnaît-il. Mon point de vue a changé lorsque je me suis penché sur les divinités vénérées à Viviscus.»
<br Une méconnaissance qui, selon lui, tient principalement à l’impossibilité de réaliser de grandes fouilles, dont les résultats pourraient être mis en valeur comme à Lausanne/Vidy. «C’est un territoire fortement urbanisé. Les seules possibilités de recherches se présentent essentiellement lorsqu’il y a des ouvertures de routes.»
<br En caressant l’espoir d’autres découvertes à venir, Cédric Cramatte se consacre sur les quelques objets dénichés depuis le XIXe siècle. Cruches, perles, bijoux ou encore bloc de mausolée retrouvé à Saint-Martin. «Je vais tâcher de les étudier avec le regard d’un archéologue contemporain.»

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