
Une partie des comédiens jouant les habitants de la petite commune de Güllen. | B. Visinand
L’histoire se répète et rien ne change. Vraiment? En s’emparant du classique de la dramaturgie suisse «La visite de la vieille dame», jouée pour la première fois au Schauspielhaus de Zurich en 1956, la metteure en scène Nathalie Sandoz s’est laissé inspirer par Friedrich Dürrenmatt et sa propre fascination pour le théâtre brechtien. La revisite de ce texte puissant, où les thématiques de la justice et de la morale individuelle et collective invitent à se questionner sur la notion de l’abus de pouvoir, insuffle une note d’espoir.
Après le TPR à la Chaux-de-Fonds, c’est au Théâtre de l’Oriental à Vevey que sera présentée la pièce par la compagnie De Facto du 24 au 26 janvier, avec le soutien du Label+ romand, en partenariat avec le Centre Dürrenmatt Neuchâtel (CDN).
Résonance contemporaine
Reprendre ce texte magistral était une évidence pour Nathalie Sandoz, portée par une fascination pour les personnages de femmes fortes aux parcours hors normes. «Le fait de porter mon regard de femme aujourd’hui sur «La visite de la vieille dame» a déclenché en moi une résonance et une fascination redoublées, confie-t-elle. Comme toute grande œuvre classique, cette pièce évolue avec son temps.»
Dans la pièce de Friedrich Dürrenmatt, le personnage de Claire Zahanassian revient des années plus tard dans son village de jeunesse pour dénoncer l’abus dont elle a été victime par le passé. Désormais riche, elle propose une somme astronomique à la petite commune appauvrie de Güllen. Mais à une condition: que l’on tue Alfred III, l’épicier qui fut son bourreau. Des dilemmes s’installent. Que choisiront les habitants de Güllen?
Dans sa réinterprétation, la metteure en scène a voulu rendre de sa superbe à Claire Zahanassian. «Aujourd’hui, dans notre ère post Metoo, on a été assez sensibilisés par tous ces témoignages de femmes pour savoir qu’une victime met un certain temps à pouvoir prendre la parole pour dénoncer un abus publiquement, explique-t-elle. Parce que c’est ça l’enjeu: qu’est-ce qui se passe avec une femme aujourd’hui qui dénonce un abus? On sait bien qu’elle est souvent écrasée par un système judiciaire dysfonctionnel.»
S’emparer de cette pièce était-ce dès lors un moyen de continuer à parler de ces injustices? «Sans aucun doute. Ce mouvement a été le début de l’éveil de nos consciences. Il faut continuer à en discuter.» Car pour Nathalie Sandoz, il y a un acte artistique dans le théâtre, mais aussi un acte politique. «C’est aussi une manière de faire entendre ma voix.» C’est donc naturellement qu’elle a choisi de placer le thème de la justice au centre, plutôt que la question de la cupidité d’une collectivité.
Une dimension politique
Sa mise en scène, aux antipodes d’une vision manichéenne du monde, met la lumière sur la richesse de l’expérience humaine. «La force de cette œuvre, c’est qu’on ne peut pas pointer du doigt et dire qu’il n’y a qu’une seule victime dans l’histoire, parce qu’Alfred III deviendra lui aussi victime de cette même collectivité. Et ça, c’est aussi la dimension politique de la pièce qui m’interpelle.»
Et s’il y a chez Dürrenmatt une volonté de dénoncer le fait que rien ne change, que l’histoire ne fait que de se répéter, la metteure en scène propose, elle, une vision plus optimiste. «D’un certain côté, on peut lui donner raison, mais de l’autre, on peut aussi lui donner tort. Le monde n’est plus le même à cet égard-là.»
Dans cette revisite, six comédiennes et comédiens (Amélie Chérubin Soulières, Garance La Fata, Shin Iglesias, Antonio Buil, Sandro De Feo et Jean-Louis Johannides) évoluent dans un décor épuré et se remémorent l’histoire de «la vieille dame» lors d’une fête communale à Güllen. Une particularité: ils interprètent 28 rôles. «Cela permet des dédoublements et de rendre évidente une parole qui devient collective», éclaire Nathalie Sandoz.
En définitive, la résonance de ce grand classique avec notre époque frappe, tout autant que son côté avant-gardiste lors de son écriture, il y a de cela 70 ans. «Il faut s’imaginer qu’en 1955, les femmes en Suisse demandaient encore la permission à leurs maris pour ouvrir un compte en banque… Et Dürrenmatt arrive avec ce personnage féminin d’une autonomie extraordinaire. En ce sens, il a été visionnaire!»
Plus d’infos:
«La visite de la vieille dame», Friedrich Dürrenmatt, Théâtre de l’Oriental, Vevey, 24-26 janvier. La pièce est déjà complète à Vevey, mais la tournée continue au TBB à Yverdon, au Nebia à Bienne et au Théâtre des Osses, à Fribourg.
