
La rencontre entre Louise Colet et Gustave Flaubert (Noémie Kocher et Michel Voïta en bas) a façonné Emma Bovary (ici Eloïse Pochon). | Nicéphore Productions
L’idée trottait depuis longtemps dans l’esprit du comédien Michel Voïta. Mais il manquait alors au metteur en scène la clé de voûte pour faire tenir le texte. Jusqu’à l’irruption d’une évidence: le personnage d’Emma est apparu d’un choc tectonique, de la relation volcanique entre les deux amants Gustave Flaubert et Louise Colet, alors que l’écrivain rédigeait son roman. Il faut donc la présence de ce trio sur la scène.
«De leur amour est né une œuvre révolutionnaire. J’imagine que Flaubert n’aurait pas pu écrire <Madame Bovary> sans Louise Colet. C’était une femme incroyable, bien plus importante que l’Histoire n’a laissé présager.» Entre textes originaux et reconstitution épistolaire, «Emma, c’est moi!» nous plonge ainsi dans la tourmente d’un amour passionné. Une création originale, rehaussée par la beauté de la langue.
Archéologie épistolaire
Durant son labeur, Flaubert a adressé un très grand nombre de lettres à ses proches. Si Louise Colet a été l’une des principales destinataires, l’on ne sait que très peu à son sujet, si ce n’est qu’elle a été sa «muse». «Grâce à des recherches récentes, cette figure historique a été rendue à sa véritable dimension, révèle Michel Voïta. De ses romans, ses essais réédités, sa poésie, a surgi le portrait d’une femme particulièrement libre, amoureuse, talentueuse et tempétueuse. En un mot, une parfaite égale au <monstre> Flaubert.»
Incarnée sur les planches par Eloïse Pochon, Madame Bovary relate en filigrane la trajectoire amoureuse de ces deux êtres, pour finalement atteindre une autonomie et une existence propres. «Ce personnage évolue au fur et à mesure de la pièce, détaille la comédienne. Le public la suit jusqu’à son émancipation finale, jusqu’à devenir Emma Bovary.»
Emma, c’est nous
Quant à la pertinence d’une adaptation, Michel Voïta perçoit son geste à la fois comme une manière de défendre la complexité humaine. «C’est une déclaration d’amour à cette écriture sublime! Son texte est d’une lucidité, d’une méchanceté et d’une acuité confondantes. Nous sommes tous concernés par cette histoire.»
Si le roman de Flaubert a connu la censure à sa sortie, l’homme de théâtre boéland nous interroge sur cette question à nouveau actuelle. «Aujourd’hui, on observe en littérature une réécriture des classiques plutôt qu’une contextualisation. C’est une aberration. Je plaide pour l’ouverture d’esprit, afin de saisir toute la complexité de notre monde. Si le milieu du XIXe siècle s’est distingué par une période réactionnaire, nous sommes en train d’en prendre le sinistre chemin.»
www.orientalvevey.ch
«Emma, c’est moi!», du 26 février au 2 mars à l’Oriental Vevey, puis au PullOff, à Lausanne, du 1er au 6 avril.

Noémie Kocher, vous
retrouvez la scène après 11 ans d’absence
avec cette interprétation de Louise Colet.
Pourquoi ce retour?
- Ayant débuté ma carrière par le théâtre, je renoue avec d’anciennes amours. Revenir sur scène, en Suisse, dans un rôle fort, c’est un retour aux sources.
Comme Louise Colet en son temps, vous êtes écrivaine, comédienne et militante féministe. Ce rôle était taillé pour vous?
- La vie et les tumultes de Louise Colet résonnent avec mon propre parcours. Comme elle, je suis une femme qui se bat pour la cause de ses pairs. Cette sororité, je la recherche aussi.
Vous êtes l’une des
rares comédiennes à avoir obtenu la condamnation d’un réalisateur pour des faits de violences sexuelles au début des
années 2000. Louise
Colet n’a cessé de se
révolter contre les
injustices de son époque. Quel est votre regard aujourd’hui?
- Que de chemin encore à parcourir pour être entièrement libre! Je continue à être engagée, car le combat est long. Comme à l’époque de Louise Colet, la société n’est pas de notre côté. Mais j’ai confiance en la nouvelle génération, elle est épatante.
