Le bourlingueur qui aimait les histoires d’eau

«Lent de caractère», comme il le dit lui-même, Henri Bell peaufine chaque détail de ses toiles.  | R. Brousoz

Le Bouveret
Colorées et simples en apparence: les toiles naïves d’Henri Bell respirent la tranquillité. Un calme qui ponctue une carrière animée, où se sont mêlés CIA, fart à ski et vache Milka.

Vous aurez beau chercher parmi tous les tableaux d’Henri Bell, il n’en existe aucun qui soit dépourvu d’eau. Un peu comme si toutes ses toiles étaient reliées par un long fil bleu. On dira que c’est à l’image de sa vie, lui qui a toujours vécu proche de l’élément aquatique.

C’est d’ailleurs dans sa maison du Bouveret, à quelques pas de la digue du Rhône, que le nonagénaire nous accueille, tablier blanc, foulard rouge. Une chambre transformée en atelier, où il passe de longues heures à composer ses paysages colorés, qu’il qualifie volontiers de «naïfs». Des lacs, des rives, et toute la foisonnante vie qui va avec. On lui fait remarquer qu’il y a beaucoup de cygnes dans ses tableaux. «Oh, ça fait des jolies taches blanches», répond-il tranquillement, un reste d’accent alémanique dans la voix.

Car c’est au bord d’un fleuve à l’âme germanique qu’Henri Bell a passé son enfance. Né en 1933 à Widnau dans le canton de Saint-Gall, il fait un apprentissage de commerce. «Vu que ça ne payait pas assez, j’ai tenté un brevet de comptable. Mais les chiffres, ça ne m’a pas plu.» Son vrai truc à lui, ce sont les langues. «J’ai toujours eu de la facilité en anglais.» Le jeune homme d’alors met le cap sur Genève, où un job l’attend.

Du volant aux pinceaux

Et comme si l’horizon lémanique ne lui suffisait pas, c’est sur les bords de la Méditerranée qu’il se laisse ensuite emporter. Dans la ville catalane de Tarragone, il officie durant deux ans comme correspondant dans les transports maritimes. Il y donnera ses premiers coups de pinceaux, un peu par hasard, d’ailleurs.

«J’étais copain avec le peintre Tomas Olivar, qui peignait au bord de la mer et vendait ses toiles aux touristes, se souvient le Chablaisien. Vu que j’avais une voiture, c’est moi qui le conduisais là-bas. Un jour, il m’a prêté une toile et des couleurs. J’ai essayé, et ça m’a plu.»

Au service de l’Ouest

Henri Bell restera encore deux ans en Espagne, œuvrant cette fois au sein de Radio Liberty, la chaîne propagandiste américaine chapeautée par la CIA. En cette période de guerre froide, d’énormes antennes sont installées à Playa de Pals sur la Costa Brava. L’objectif était alors de diffuser des émissions à destination des pays du bloc soviétique. Le peintre amateur s’occupe de la liaison administrative entre Américains et Espagnols.

De retour en Suisse, il s’installe à Ouchy, où il vivra notamment sur son bateau. La suite de sa carrière le conduira aux Jeux olympiques de 1968 à Grenoble. «Je travaillais pour la marque Toko comme conseiller en fartage», sourit-il. Et du monde du ski, il passera enfin à celui du chocolat, dans le secteur marketing de l’entreprise Suchard. «J’ai défendu la vache Milka. Après sa création en 1972, il fallait faire en sorte que les pays européens acceptent cette image plutôt originale.»

Pas si enfantin que ça

Sans avoir jamais abandonné ses pinceaux, c’est à la retraite que le Bouvéroud se consacrera véritablement à la peinture. Une activité dans laquelle il se laisse porter par son instinct, en suivant sa seule imagination et ses souvenirs. «Je n’ai jamais appris les Beaux-Arts. J’invente des ambiances, je peins des compositions qui me plaisent», explique celui qui a notamment exposé à la galerie veveysanne de l’Association Romande pour la Valorisation des Arts (ARVA).

À première vue, on pourrait trouver un côté très enfantin à ses toiles. À première vue seulement. «Je ne dirais pas que ça ressemble à ce que ferait la main d’un enfant», estime son épouse Chantal, qui relève son sens de la précision. «Quand il représente une voile de bateau, on dirait qu’il sent le vent dans cette dernière.»

Chaque toile lui prend beaucoup de temps. «Je travaille lentement, car je suis lent de caractère», lâche celui qui jadis se faisait appeler «Henri d’Ouchy». Mais n’allez pas lui parler d’un quelconque plaisir méditatif quand il est à son chevalet. «Si je peins trop longtemps, ça me fatigue!» La vraie satisfaction à ses yeux? «C’est le produit final, le tableau qui dit quelque chose, en tout cas à moi.»

En sortant de chez Henri Bell, la pluie de février se remet à tomber. Encore de l’eau… On n’en est même pas étonné.

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