Patrick SansDoute ou l’humain en friche

Patrick SansDoute sur scène: une expérience intense à vivre le 4 avril au Caveau du Cœur d’Or à Chexbres. | © C. Dall’Aglio

Musique
Passé maître dans l’esquisse des failles de notre espèce, Patrick Fellay sort un nouvel album solo aux échos, pour une fois, politiques.

Le français est une langue étrange. Prenez par exemple l’expression «sans doute». Si littéralement elle induit l’absence totale d’hésitation, l’utilisation que nous en faisons généralement laisse poindre, elle, l’incertitude. «-Tu viens à la soirée vendredi? -Sans doute…» Sous-entendu: il subsiste une possibilité que tu ne m’y voies pas. Le SansDoute que Fellay a accolé à son Patrick de scène est de cet ordre-là, de celui qui illustre le fameux vers de Leonard Cohen: «Il y a une fissure en chaque chose, c’est ainsi qu’entre la lumière.»
En deux EP 7 titres sortis l’an dernier, celui qui fut batteur de Glen of Guinness et est chanteur de Charlotte Parfois et Charlotte Peut-être, et claviériste de Charlotte Quand Même, a imposé une patte: celle de la décortication lucide des fêlures humaines. L’auteur-compositeur-interprète résume sa démarche en un titre détournant habilement le nom du «fish and chips» britannique, ce plat de restauration rapide comprenant frites et poisson frit: «Friches and cheap» (bon marché).

Une esthétique brute
Poète de la déglingue, perdant magnifique, punk de salle de bain, le Veveysan d’adoption a, comme pour ses deux opus précédents, tout fait tout seul ou presque sur cet album, écrivant, composant, arrangeant et enregistrant chez lui les dix morceaux, sur lesquels il joue l’intégralité des instruments.
«Je suis un musicien assez moyen, mais j’ai des idées, botte-t-il en touche lorsque l’on évoque sa polyvalence. J’ai gardé au maximum les imprécisions. Si j’arrivais à enregistrer d’un bout à l’autre, je gardais. L’erreur, c’est ce qui confirme que c’est moi; c’est ce qui rend la chose vivante.» Un véritable plaidoyer pour l’authenticité à l’ère de l’intelligence artificielle et des musiques ultra-produites. Seul David Weber, ingénieur du son et fidèle compagnon de route, qui a mixé et masterisé l’album, a eu droit de veto. «Tout ce que j’ai enregistré passait par son filtre; et cette fois-ci, il ne m’a rien fait refaire.»
Après avoir chanté la ville la nuit et la difficulté à trouver une place dans la société, le burn out et l’avenir de la planète, le Valaisan d’origine fait dans «Friches and cheap» quelque chose qu’il s’était «rarement permis». J’ai des morceaux quasi politiques, notamment «Gloria, sorte de prière écrite pendant la COP 27 – ou 28, je ne sais plus… – et «La merde au chat», où je parle de la politique migratoire européenne». À l’origine de cette dernière, l’échange avec une amie qui sauve les migrants en Méditerranée. «Notre société a pris la décision qu’il y avait des humains moins valables que les autres, résume-t-il sobrement. Et on les laisse se noyer au nom de notre confort. Mais je ne me sens pas supérieur et je ne pense pas avoir la solution, ce sont juste d’amers constats…»

De l’inutilité de l’artiste
Patrick Fellay s’empresse de prévenir tout raccourci. Il y a aussi dans cet album «des choses plus légères». Notamment parce qu’il en est convaincu: malgré «toute la propagande par laquelle on veut nous faire croire que tout va mal, on va vers le beau». Et l’artiste de citer une phrase du chanteur genevois Zedrus: «les derniers des rebelles sont ceux qui trouvent que la vie est belle». «Stéphane Hessel (ndlr: auteur du fameux manifeste Indignez-vous! en 2010) disait que dans toute l’Histoire, quand on monte un mur, c’est le dernier stade avant la réunification. Aujourd’hui, on est enfin arrivés à ce stade; on est au pied du mur.»
Lui qui se souvient encore de ses premiers émois musicaux – une cassette de Deep Purple piquée à sa sœur Valérie ou à son frère Christophe sur laquelle figurait l’immense Child in Time –, lui qui trouve la musique «parfois trop didactique», il en est certain: «l’artiste est un passeur d’émotions». Une banalité? Peut-être. Mais Patrick Fellay maîtrise le contre-pied comme peu. «Je pense que ce que je fais est non essentiel. Le minimum requis pour un artiste, c’est d’être conscient de son inutilité; si t’en n’es pas conscient, va faire de la politique.»


Plus d’infos: patricksansdoute.bandcamp.com

Patrick SansDoute vernit «Friches and cheap», son nouvel album, au Caveau du Cœur d’Or à Chexbres vendredi 4 avril à 21h. Entrée libre, chapeau.

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