«À nos âges, on se cherche tous»

Se former, s’affirmer et être accepté, faire face aux réalités du monde… Un sacré programme quand on est ado! (image prétexte).  | Adobe Stock

Jeunesse
Comment vont les jeunes ados dans notre région? Comment se sentent-ils à l’école, parmi leurs pairs, et dans le monde tel qu’il va? Nous leur avons donné la parole, à Corsier-sur-Vevey et à Ollon, alors que la Ville de Vevey vient, elle, de recevoir les premiers résultats de son étude sur le sujet.

Le rendez-vous a lieu à la KAF à Corsier-sur-Vevey, où les 12-15 ans peuvent passer leur pause de midi, accompagnés par l’équipe du Service jeunesse EGZEKO. Une dizaine de filles et garçons s’installent autour de la table. L’idée: échanger librement autour de quelques thématiques. Comme souvent dans ce genre de contexte, quelques-uns surtout s’exprimeront, les autres préférant juste écouter.
L’expérience sera renouvelée à Ollon en marge d’un Mercredi Sport – accueil hebdomadaire organisé par l’Animation socio-culturelle de la commune, qui est aussi l’occasion pour les jeunes de se retrouver et de tisser des liens amicaux.

L’envie d’apprendre et d’être compris
Assez naturellement, la discussion s’engage sur le thème de l’école, qui occupe une grande place dans leur quotidien. Julie* se lance: «J’aime découvrir plein de choses, rencontrer de nouvelles personnes, mais je trouve que la manière d’apprendre qu’on nous impose ne convient pas à tout le monde.» «Les profs devraient essayer de mieux nous comprendre et de nous donner plus de clés pour la vie», complète Léo*, «mais je me suis toujours senti bien à l’école, comme beaucoup de choses m’intéressent. Et vu que j’ai un handicap, cela m’aide à ne pas rester dans ma petite bulle». Ressentent-ils un fossé entre générations, selon l’âge des enseignants? Les avis sont partagés. Pour Julie, «l’important, c’est surtout que les profs instaurent un cadre, une autorité positive, pour apprendre le respect envers la personne».
La question du respect s’invite également à la table des jeunes d’Ollon, choqués que des enseignants subissent des moqueries, voire des insultes en classe. Lina* souligne que le respect doit aller dans les deux sens. «Je trouve que certains profs font du favoritisme, ou nous rabaissent. Ça ne devrait pas exister.» On parlera aussi des horaires, des devoirs, de la pression liée aux tests, avec la crainte de décevoir ses parents, voire d’être punis. «Je sais qu’ils veulent notre bien, qu’on aille le plus haut possible. Mais on ne peut pas avoir des bonnes notes tout le temps, car on n’est pas toujours en forme. C’est une chose qu’ils pourraient mieux comprendre», commente Emma*. Léonie*, elle, espérerait plus de flexibilité de la part des profs. «J’aimerais qu’ils arrêtent de nous mettre plusieurs tests à une même date, malheureusement j’ai l’impression que ne ça sert à rien de le leur demander… C’est le même problème quand on a des tas de devoirs le même jour.»

Difficile d’être soi
Au-delà des apprentissages, c’est à l’école – tout le monde semble d’accord – que les jeunes se font la plupart de leurs amis. Mais tout n’est pas simple, comme l’explique Julie: «À nos âges, on se cherche tous et on ne sait pas encore bien comment se comporter, plaire, être accepté. Il y a ceux qui décident d’entrer dans la dynamique de groupe, 90% des gens je pense, et ceux qui se disent: <C’est bien que je sois moi-même>. Dans le groupe, il y a les leaders qui captent l’attention, et les moutons qui admirent et applaudissent. C’est pour être acceptés, car quand tu apprends à les connaître, tu découvres une autre partie de leur caractère, de leur manière d’agir et de penser.»
Difficile de montrer qui on est vraiment? «On sait tous ici que les adolescents jugent beaucoup sur le physique, la façon dont on parle, d’où on vient etc., rappelle Eva*. «Pour être accepté, il faut avoir de la fame, en langage d’ado. Être famous, c’est être sociable, bien s’habiller, avoir de l’énergie… Autrement, tu risques d’être rejeté. En fait, si le jugement n’existait pas, il n’y aurait pas à se demander si les élèves se sentent bien à l’école.» Louis* ajoute que c’est surtout la première arrivée qui est déterminante. «Au début, j’étais très ouvert, je montrais mes faiblesses, et les gens jouaient avec ça. J’ai aussi compris que si on est trop gentil, des personnes qu’on croit être nos amis vont utiliser cela à leur avantage.»
Pour Lina, ce qui compte, c’est l’avis des personnes avec qui elle s’entend bien. «Je pense qu’on n’a pas à juger quelqu’un sur son physique, ce qu’il pense ou ses origines. Ceux qui nous critiquent ou s’en prennent à nous devraient se remettre en question aussi. Souvent ce sont des gens qui ont eux-mêmes des problèmes. Comme pour le harcèlement, ce sont des choses contre lesquelles l’école pourrait faire mieux. Car il n’y a pas que les notes, il faut aussi qu’on s’y sente bien.»

Accros, mais conscients
Autre sujet incontournable, Internet et les réseaux sociaux. À Ollon, l’échange se porte sur la surveillance et les restrictions mises par les parents, qui agacent et rassurent à la fois. Avec, par ailleurs, un regard critique sur certains adultes. «Des mamans qui s’affichent sur les réseaux et montrent leurs enfants, moi, ça me choque», relève ainsi Emma.
Comme la plupart de ses camarades à Corsier-sur-Vevey, Marion* exprime une vision nuancée. «Il y a des sites ou des chaînes qui apprennent des choses, et on peut se faire plein d’amis. Le négatif: on passe beaucoup de temps à scroller et on tombe vite dans une boucle infernale, car c’est hyper addictif. Les réseaux, c’est aussi un peu le chemin facile. En fait, si tu te dis je vais travailler ou courir une heure, ça va te sembler hyper long comparé à passer une heure sur les réseaux.»
Julie s’inquiète de voir que «l’addiction s’empire au fil des générations». Etait-ce mieux avant, du temps de leurs grands-parents? Hugo* tend à le penser. «Avant, les gens étaient plus investis dans la vie, plus soudés, on sortait plus souvent, on s’envoyait des lettres… Maintenant, beaucoup de jeunes n’ont plus envie de rien…» Pour lui, les réseaux ne représentent pas la vraie vie. «Notre histoire, c’est que nous qui pouvons l’écrire. Aujourd’hui, on se fait trop influencer par les mannequins par exemple, ou même sur le plan sexuel.»
Grandir… trop vite ?
La vraie vie justement, et le monde autour d’eux, qu’en pensent-ils? «J’ai peur de terminer l’école et de ce qu’il y a après, et aussi pour le côté relationnel. J’ai peur d’abandonner des gens et des lieux. L’école, j’y suis tellement habituée, que j’ai juste pas envie de partir d’ici», confie Lina*.
L’actualité est aussi source d’inquiétudes. Comment sera le monde dans 10 ans? Est-ce qu’à force de construire, il restera de la verdure? Y aura-t-il la guerre jusqu’en Suisse? Avec les changements climatiques, des régions comme l’Afrique seront-elles encore viables? Des problématiques que beaucoup préfèrent laisser de côté pour se protéger. «Je me trouve très loin de ça, je suis encore une enfant dans ma tête. C’est un truc pour les adultes qui regardent les infos. Moi, j’ai mon père qui me fait la belle vie, ça me suffit», décrit Eva*. «Quand tu vois ce qu’il y a autour, c’est terrible, mais tu te dis que ça ne va rien changer dans ta vie, tu vas juste avoir plus d’inquiétudes, en plus de l’école», renchérit Enzo*. Julie, elle, a renoncé à lire ou regarder les infos. «Ça avait beaucoup trop d’impact sur moi. J’ai l’impression qu’on est trop rapidement confrontés à certaines choses, à des réalités qu’on n’a pas envie de connaître, même au niveau des dynamiques de groupe. On est encore des enfants au niveau légal, mais on n’a plus leur innocence.»
S’ils avaient un message à transmettre aux adultes, pour Hugo ce serait: «La plupart des jeunes, on n’est pas tous cons, on a envie de changer les choses, on veut s’investir pour réussir dans la vie, on est prêts à faire des sacrifices, même si ça ne se voit pas toujours.» Et pour Marion: «Je pense que chaque génération d’avant critique la nouvelle, mais nous critiquer, ça ne sert à rien. Oui, il nous arrive de faire des choses pas bien, mais on est conscients de ce qu’on fait.»

* Afin de leur éviter tout désagrément, les personnes interviewées ont été anonymisées.

Vers un observatoire de la jeunesse ?

À Vevey, les résultats de la première phase de «l’état des lieux de la jeunesse» sont connus. Menée auprès des associations en lien avec cette dernière, l’étude fait ressortir les besoins des jeunes du point de vue des adultes: besoin d’écoute, d’accompagnement bienveillant, de lieux de rencontres, d’activités variées, de gestion du stress et du bien-être mental, de soutien éducatif et de prévention contre le harcèlement et les violences. Parmi les recommandations: mettre en place une plateforme rassemblant toutes les prestations pour la jeunesse, les rendre accessibles à toutes et tous, tant au niveau financier que géographique, créer un lieu pour les jeunes et un soutien aux transitions scolarité-stage-emploi. «La seconde phase se basera sur le point de vue des jeunes eux-mêmes», annonce la municipale Laurie Willommet. «La finalité de l’étude serait, idéalement, la création d’un observatoire de la jeunesse, à l’instar de celui mis en place par la Ville de Sion, par exemple.»

La santé des ados vaudois en chiffres

13% des jeunes de 15 ans déclarent avoir été victimes de harcèlement-intimidation entre élèves en face-à-face de manière hebdomadaire (9% en 2014).

80% des filles et 46% des garçons de 15 ans disent avoir souffert de troubles somatiques ou psychoaffectifs récurrents. Toujours chez les ados vaudois de 15 ans, la consommation hebdomadaire de cigarettes a diminué (de 12% en 2014 à 4% en 2022), tout comme celles d’alcool (de 7% en 2014, 4% en 2022) et de cannabis (4% en 2014, 1% en 2022). Source: Étude populationnelle sur la victimisation et la délinquance chez les jeunes dans le canton de Vaud: Évolution jusqu’en 2022.