Prix exorbitants, défunts séquestrés : une croque-mort devant la justice

L’entrepreneuse incriminée réfute toutes les accusations. Il s’agit selon elle d’une campagne de harcèlement menée par des entreprises concurrentes.  | Adobe Stock

Tribunal
Une entrepreneuse de pompes funèbres de l’Est vaudois sera jugée la semaine prochaine pour escroquerie, contrainte et usure. Elle se dit victime d’une machination.

«On s’est sentis abusés. Il y a d’autres manières de gagner sa vie que de profiter de la faiblesse des gens.» Lorsqu’en 2021, Jennifer* perd subitement son ex-compagnon – le papa de ses deux filles – elle ne veut pas d’un enterrement pris en charge par l’aide sociale. «On nous a dit que dans un tel cas, il n’aurait pas été possible de lui faire un dernier adieu avant l’incinération», raconte cette Chablaisienne.

Disposant d’un peu d’argent de côté, Jennifer se rend alors dans l’entreprise de pompes funèbres qui avait procédé à la levée de corps sur demande de la police. Cette enseigne de l’Est vaudois était en effet de garde le jour de la découverte du défunt. «Vu mes faibles moyens, j’ai demandé à sa gérante une cérémonie avec les prestations les moins chères possibles.» 

Après un long entretien «sans parler des prix», la Chablaisienne en deuil ressort avec une facture d’un peu plus de 9’300 francs à la main. «L’agente funéraire l’avait imprimée à la toute fin, en demandant de la payer rapidement si on voulait que les choses soient faites, se souvient-elle. Sur le moment, je n’ai pas su trop quoi dire.» 

Du simple au double

C’est en montrant la facture à ses parents que Jennifer prend conscience d’un problème. «On venait d’enterrer ma grand-mère, ils avaient une idée du prix d’une cérémonie.» Alors le lendemain, l’ex-compagne du défunt demande un devis à une autre entreprise funéraire. «Pour les mêmes prestations, cette dernière nous proposait un montant de 4’500 francs.» Soit la moitié du prix proposé dans la première enseigne.

Jennifer recontacte l’entrepreneuse pour lui annoncer qu’elle souhaite changer de prestataire. «Elle nous a répondu que c’était notre droit, mais qu’il fallait lui payer les services qu’elle avait déjà réalisés.» Une facture qui s’élève à quelque 1’400 francs. «À mon avis, c’était trop cher. Mais nous avons payé, sans quoi elle ne nous donnait pas l’acte de décès.» La Chablaisienne portera plainte dans la foulée. 

Au sujet de la personnalité de l’entrepreneuse, Jennifer évoque une forme de double visage. «Elle a réussi à être très gentille. Presque trop. Elle a donné des livres sur le deuil pour enfants. Elle a souligné qu’elle offrirait certaines prestations. Et puis d’un autre côté, elle profite de notre faiblesse, de notre naïveté et de notre inexpérience.»

Crypte cadenassée

À en croire l’acte d’accusation produit par le Ministère public, d’autres familles endeuillées ont fait les frais de pratiques visiblement peu orthodoxes. Lors du procès qui se tiendra durant deux jours la semaine prochaine devant le Tribunal de police de Vevey, la croque-mort incriminée devra s’expliquer au sujet de cinq cas différents, s’étalant de 2019 à 2021. La professionnelle devra notamment répondre de contrainte, d’escroquerie et d’usure. Des infractions qui peuvent être punies d’une peine allant jusqu’à trois ans de prison pour la première, et jusqu’à cinq ans pour les deux autres.  

Par deux fois, l’agente funéraire est même accusée d’avoir «bloqué» un corps de défunt. Ainsi, face à une famille qui lui avait annoncé son intention de changer d’entreprise, la prévenue aurait «apposé un cadenas électronique sur l’unique porte de la chapelle funéraire» où reposait le mort, «empêchant tout accès», relate le Ministère public. 

L’accusée aurait ensuite indiqué que «le cadenas serait ôté une fois la somme de 1’500 francs payée, ce qui selon elle correspondait au travail effectué jusque-là», lit-on dans l’acte d’accusation. Elle aurait ajouté que «faute de versement sur-le-champ, le corps serait incinéré sans cérémonie et sans possibilité pour la famille de revoir le défunt».

Des familles sous influence?

Contactée, l’entrepreneuse incriminée réfute avec véhémence tous les faits qui lui sont reprochés. Selon elle, tout aurait été orchestré en sous-main par des sociétés concurrentes, installées depuis des décennies. «Ce sont ces grandes entreprises qui ont pu réunir et influencer trois familles – dont certaines connaissant des difficultés internes – pour porter plainte contre nous», affirme-t-elle. 

Objectif? Salir sa réputation. «Je suis arrivée en tant qu’indépendante, et ça ne leur a pas plu», résume celle qui dit être victime de harcèlement de la part de ces sociétés. «Je ne compte pas les appels pour de faux décès en pleine nuit ou les crottes de chien retrouvées devant mon local. Le réservoir d’essence du corbillard a même été saboté!»

Elle l’affirme: le dossier et la plaidoirie préparés depuis quatre ans avec son avocat permettront de «rétablir la vérité». Et, plus largement, de faire la lumière sur un secteur qui, selon elle, est opaque et ne fait pas de cadeau aux nouveaux venus. «Nous avons pu amasser beaucoup de preuves, afin de dénoncer des pratiques anticoncurrentielles», annonce-t-elle. Elle bénéficie à ce stade de la présomption d’innocence.

*Prénom d’emprunt