«Le premier jour, on m’a demandé si j’étais la prof!»

La Chablaisienne a toujours été mordue de pâtisserie. Elle a quitté son poste à l’hôpital de Rennaz pour s’y lancer corps et âme. | O. Meylan – 24 heures

La Tour-de-Peilz
À 55 ans, Anna Erismann-Zoppi réalise un CFC de pâtisserie-confiserie. Cette ancienne secrétaire médicale de Troistorrents est repartie de zéro pour vivre sa passion sucrée.

Elle aurait préféré «rester dans l’ombre», comme elle dit. Oui mais voilà, l’admiration qu’elle suscite chez certaines personnes aura eu raison de son goût pour la discrétion. C’est en effet grâce à la «dénonciation» bienveillante d’un lecteur que nous avons appris l’existence d’Anna Erismann-Zoppi.

Cette habitante de Troistorrents passe le plus clair de ses journées – et une bonne partie de ses nuits – au sous-sol du Duo Créatif, une adresse gourmande renommée de La Tour-de-Peilz. Quoi de plus normal, dira-t-on, pour une apprentie pâtissière-chocolatière de deuxième année. Jusqu’à ce qu’elle nous révèle qu’elle est née à l’époque où Neil Armstrong posait le pied sur la Lune…

«Quand je suis arrivée au cours professionnel le premier jour, on m’a demandé si c’était moi la prof!», s’amuse la Chablaisienne de 55 ans. Pieds serrés, regard concentré, respiration suspendue, elle se penche pour déposer une moitié de fraise sur la pièce qu’elle prépare, indifférente au tumulte de farine et de chaleur qui anime le laboratoire de l’enseigne boélande.

Pâtisser pour décompresser 

Tout a commencé il y a deux ans, alors qu’elle était encore secrétaire médicale. Mordue depuis toujours de cuisine et de pâtisserie – un héritage de sa maman – c’était généralement le soir, après son travail à l’hôpital de Rennaz, qu’elle maniait la marquise. «C’était mon moyen de décompresser. D’autant que je travaillais à l’échographie foeto-maternelle, un service que l’on vient souvent voir en cas de complications», raconte celle qui ne cache pas un côté «éponge à émotions».

Des macarons et autres douceurs qui lui permettent de se changer les idées. Et des tonnes d’interrogations d’ordre culinaire qui envahissent son esprit. «Je n’arrêtais pas de poser des questions à ma fille Emma, qui est cuisinière-pâtissière. Un jour, elle m’a dit qu’il me manquait les bases.»

Aiguillonnée, la quinquagénaire écrit alors à plusieurs pâtisseries de la région. Son idée? Effectuer un stage de découverte. Avec – déjà dans un coin de sa tête – l’éventualité de faire un virage à 180 degrés. Et de tout recommencer. «La seule réponse que j’ai reçue venait du Duo Créatif. Et elle était positive!»

Une place inespérée

Durant une semaine – prise sur ses vacances – Anna se rend dans le labo de l’enseigne vaudoise. Dès les premières minutes, elle s’y sent bien. «Pour moi, c’était une évidence», dit-elle. À tel point qu’elle se prend à rêver d’une place d’apprentissage. «Par rapport à d’autres jeunes présents lors de ce stage, je pensais que je n’avais aucune chance.» Bien mal lui en a pris, puisqu’à la fin de la semaine, au bout d’une journée débutée à 3h du matin, l’entreprise lui propose de commencer un CFC.

«Malheureusement, nous avons beaucoup d’adolescents qui viennent chez nous sans aucune passion», explique Patrick Bovon, qui dirige l’enseigne avec sa complice Nadège Bonzon. «Avec Anna, ç’a été très fluide, très simple tout de suite. Il y a eu cet échange qui manque souvent aujourd’hui avec les jeunes», relève le patron, aux yeux de qui l’âge de la nouvelle recrue ne change rien.

Un corps qui prend cher

Confortée par le soutien de son mari Christian et de ses enfants Emma et Quentin, la Chablaisienne plonge dans sa nouvelle vie et fait face à tous les changements qui l’accompagnent. Son taux de travail bondit de 60 à 100%, pour un revenu qui baisse forcément. Pour autant, la quinquagénaire ne rechigne pas à rejoindre le labo de son nouvel employeur, que ce soit au milieu de la nuit ou le dimanche. «Mon mari dit que je pars toujours avec la banane!»

L’esprit tient le coup, le corps un peu moins. «Physiquement, c’était rude au début, j’ai perdu pas mal de kilos», sourit-elle. Ses poignets encaissent des efforts inhabituels, si bien qu’elle doit se faire opérer du tunnel carpien. «Le corps ramasse, mais la passion est là!» Et Patrick Bovon de confirmer: «C’est la première de nos apprenties qui veut s’inscrire à tous les cours de l’école!»   

« Comme une maman »

Si elle-même se qualifie de «lente» à la tâche – elle veut prendre le temps de bien faire    ses collègues relèvent unanimement son souci des autres. «C’est un peu comme une maman», commente Matthieu, un apprenti. «Elle est très attentive à tout ce qui se passe, elle nous rassure si besoin. Même si elle-même n’est pas très rassurée…»

La confiance en soi, c’est effectivement la petite cerise qui manque encore à son gâteau. Mais à force de voir ses réalisations orner la vitrine très courue du Duo Créatif, elle finira forcément par la trouver.

GALERIE