Faire nation par la gymnastique

La thèse de l’historien Gil Mayencourt a été financée en très large partie par le Fonds national suisse. | Lô photographie

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L’historien et enseignant veveysan Gil Mayencourt a publié un ouvrage passionné et passionnant sur l’histoire de la gymnastique et de ses Fêtes fédérales.

Cela ne pouvait mieux tomber. Le 14 mai dernier, Gil Mayencourt, enfant d’Yvorne aujourd’hui domicilié à Vevey, sortait aux éditions Alphil «Faire nation en faisant de la gymnastique. Une histoire culturelle et sociale de la Société fédérale de gymnastique (1853-1914)». Un projet du Fonds national suisse de plus de 600 pages, richement illustré, qui arrive alors que se déroule à Lausanne du 12 au 22 juin la 77e Fête fédérale de gymnastique. Interview.

Gil Mayencourt, faire de la gym, c’est être un bon Suisse ?

– Je ne sais pas pour le temps présent, mais pour le XIXe siècle, la vision des dirigeants est que la gymnastique doit être utilitaire. On veut former des hommes droits, des bons père de famille, qui vont voter, il y a quelque chose de très bourgeois là derrière, même s’il faut toujours différencier la doctrine officielle de la Société fédérale et ce que font les pratiquants ordinaires. Il y a une dimension para-étatique dans cette idée que la Société fédérale va aider la Confédération à renforcer son armée. Cette idée se cristallise en 1874. La Constitution est révisée et une nouvelle loi militaire est adoptée: le principe qui dit que tous les garçons suisses entre 10 et 20 ans doivent faire de la gymnastique scolaire. Ce sont les prémices de l’éducation physique à l’école.

Une sorte de volonté d’homme total, parfait, musclé, apte à l’ouvrage, à la défense du pays…

– Complètement. Ce n’est pas pour rien que la gymnastique est reprise par les régimes totalitaires à partir des années 1930.

À quel moment la gymnastique cesse‑t‑elle d’être militarisée, politisée, pour devenir – et là on pense en particulier à la Fête fédérale – quelque chose de purement sportif et festif?

– Les Fêtes fédérales sont dès le début des événements très festifs. La dimension de la fête, du boire, du manger, du corps, de la séduction, est présente. L’aspect carnavalesque dépasse même parfois les dirigeants de la gymnastique, parce que les fêtes deviennent sous certains aspects des beuveries et cela ne sert pas l’idéal qu’ils veulent mettre en avant. Ensuite, il faut faire attention avec le mythe de l’apolitisme du sport. La Fête fédérale est encore aujourd’hui, je pense, un événement politique, même si c’est moins flagrant. Vous avez des conseillers d’État membres d’honneur au sein des comités d’organisation. Longtemps, le président de la Société fédérale est d’ailleurs un homme politique, et non un gymnaste, pour avoir le soutien des autorités. Et les hommes politiques obtiennent en retour une tribune et des voix potentielles, une adhésion de la population.

Et pour ce qui est de la démilitarisation ?

– La gymnastique s’est en effet démilitarisée, et cela dès les années 1970. Il y a plusieurs raisons. On est après-guerre, on pense dans cette période que la guerre, c’est terminé. Il y a le pacifisme de Mai 68, et on a cette idée qu’on va plus axer la pratique du côté du sport de masse et du sport-santé. À l’école, on ne va plus parler de gymnastique scolaire, mais d’éducation physique. Et on va abandonner ces grands exercices de masse d’ensemble, qui ont pas mal marqué l’imaginaire collectif et qui donnent une image très rigoriste de la gymnastique – on a vu ce que le fascisme a donné entre 1939 et 1945, il y a aussi la volonté de se distancier de ces images-là.

À quel moment et comment la gymnastique s’est-elle ouverte aux femmes ?

– C’est un long processus. Jusqu’à la fin du XIXe, les femmes n’ont pas le droit d’y exister. Les statuts des sociétés ne mentionnent même pas que ce sont des sociétés masculines, parce que cela va de soi. Elles étaient présentes, mais ce sont les petites mains, qui servent pendant les fêtes, cousent des bannières, couronnent les vainqueurs. Dans les années 1890, la première section de gymnastique féminine est fondée à Zurich. Et à partir de là, on en aura de plus en plus. Mais il ne faut pas croire que tout est alors ouvert. Ce sont des sections dirigées, encadrées par des hommes. On a des médecins qui vont se mettre à s’intéresser à cette pratique avec une approche très biologique, voire eugéniste avec cette idée qu’on va renforcer le corps des femmes pour avoir des générations d’enfants plus robustes, donc de meilleurs soldats et de meilleurs ouvriers. Il faut attendre 1984 pour avoir une Fête fédérale mixte avec un classement qui intègre les femmes. C’est long, mais quand on voit le temps qu’il a fallu pour le droit de vote des femmes, ce n’est guère étonnant…

Plus d’infos:
www.alphil.com/livres/1417-faire-nation-en-faisant-de-la-gymnastique-.html

Gil Mayencourt, «Faire nation en faisant de la gymnastique. Une histoire culturelle et sociale de la Société fédérale de gymnastique (1853-1914)», éditions Alphil

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