
Jean-Marie Grillon est le fondateur d’Alibaba and You. Il déplore les récentes incivilités de ses protégés, mais il reste persuadé de la mission de sa structure. | C. Dervey – 24 heures
Vol de scooteurs, cambriolage du Café de Luan, bagarre: le tableau des infractions qui se sont déroulées fin juin dans le paisible village de Corbeyrier est bien noir. La rixe a opposé des habitants à des jeunes extérieurs au village (voir édition 210, 2 juillet 2025). Placés par des juges dans la structure d’accueil Alibaba and You, notamment pour leur éviter la prison, ils sont pris en charge quelques mois à la belle saison.
Fondée par Jean-Marie Grillon il y a 17 ans à Fribourg, cette association vit sur les alpages du village robaleux depuis 7 ans. Elle prend quatre jeunes sous son aile avec pour objectif final de les réinsérer dans la société et propose un programme d’occupation au plus près de la nature.
Jean-Marie Grillon, on a déjà évoqué des vols et autres incivilités des jeunes placés chez Alibaba and You, mais là, avec une première bagarre, la situation est assez grave, non?
– On est en effet monté d’un cran. Une ligne rouge a été franchie avec des contacts physiques que l’on n’avait jamais connus jusque-là. C’est une première extrêmement regrettable qui va complètement à l’encontre de ce que je tente d’inculquer à ces jeunes.
Comment en est-on arrivé à cette escalade?
– À l’heure des réseaux sociaux, des smartphones, des jeux vidéo, de l’argent facile, et on le constate partout dans la société, le manque de communication, l’incompréhension, l’absence de respect priment. Les gens ne se parlent plus. Nous sommes au pied d’un mur de mésentente que nous devons apprendre à gravir.
A contrario, les jeunes que vous encadrez et qui séjournent à l’alpage sont un peu déconnectés de la société durant quelques mois, sans électricité notamment. N’est-ce pas trop extrême?
– Je ne le pense pas. Nous accueillons des jeunes totalement vidés, hors de la société et avec guère d’espoir sur leur avenir. Ils ont toujours un semblant de flamme sur laquelle je dois souffler pour la raviver. C’est mon pari. J’ai deux mois avec chacun d’entre eux pour leur ré-inculquer des valeurs pour, je l’espère modestement, le restant de leur vie. On prône l’humanisme et l’intelligence spirituelle pour combattre l’artificiel.
Ce type de modèle d’accueil est-il encore la réponse adéquate?
– Mais bien évidemment. Je demeure super optimiste dans leur raison d’être et leur avenir. Et c’est toujours plus facile de baisser les bras et dire: «On arrête.» Mais non, notre rôle est capital, d’autant plus qu’avec des polices surchargées, des prisons pleines et des structures d’accueil qui ferment, celles qui restent doivent continuer à vivre. Les demandes sont énormes et nous ne pouvons pas y répondre. Nous avons la chance d’avoir deux éducateurs spécialisés. Nous sommes tous là 24h sur 24 et 7 jours sur 7 pour soutenir ces jeunes. En plus, ce type d’association à but non lucratif permet à l’État de dépenser moins d’argent.
Que retirez-vous de cette expérience de 17 ans vécue auprès de ces accidentés de la vie?
– C’est une grâce pour moi de m’occuper de ces jeunes. Je ne m’arrêterai jamais de le faire, de me battre pour eux. Ici, ou ailleurs. Et même après, le poing serré sortira du cercueil.
Syndique de Corbeyrier, Monique Tschumi se sent «évidemment très concernée par ce qu’il s’est passé au village». L’édile «regrette la prétendue inaction des autorités pointée par certains médias, alors que nous avons préféré ne pas réagir à chaud». Pour elle, cet incident est «le signe d’un manque de dialogue, et d’un problème d’insécurité pour lesquels nous n’avons pas de réponse». Aussi, les autorités robaleuses dans une volonté d’analyser les faits et d’y répondre de manière adéquate ont décidé de réunir tous les acteurs concernés. «Nous voulons que ce tour de table soit constructif.» Autour de ladite table s’assoiront ce lundi la Municipalité, des représentants de la Société de développement de Luan, le restaurateur, des représentants d’Alibaba and You, dont Jean-Marie Grillon, l’amodiataire du terrain communal. «Mais encore la gendarmerie à qui nous avons demandé de venir avec les statistiques des incivilités connues», souligne Monique Tschumi. On en saura aussi peut-être plus sur les huit plaintes déposées à l’issue de la bagarre du Café de Luan.
