«Si nous voulons de bons fruits, nous pouvons les faire pousser en Suisse!»

Maxime Odenwald avec un arbuste d’«orange fragola», une variété d’orange au goût de fraise, originaire de Toscane.  | N. Desarzens

Agriculture
Bananiers, mandariniers ou poivrier de Sichuan: sur les hauts de Montreux se trouve une véritable pépinière tropicale. Ce verger insolite met en lumière l’implantation progressive de cultures exotiques dans la région.

«De l’Asie du Sud-Est à la Méditerranée, en passant par le Japon, et jusqu’à l’Australie, tout pousse ici!» Dans son verger de «pieds mère» (ndlr: plante adulte qu’il est possible de multiplier), l’horticulteur Maxime Odenwald est fier de nous montrer ses yuzus (un agrume japonais), pomelos et orangers. «Cela permet de montrer ce qui peut pousser sous nos latitudes. Alors qu’elle était très en vogue en Europe au XVIIIe et XIXe siècle, la culture d’agrumes a disparu à cause de la mondialisation. Dès lors qu’il est devenu plus rentable de faire venir des oranges de Sicile ou d’Espagne, par exemple, cela a signé la fin de la culture locale.»

Dans ce jardin construit en terrasses, cultivé par ce maraîcher et ses amis Roxane et Mirco, plus d’une trentaine de variétés d’agrumes prospèrent, parmi des grenadiers, figuiers et même un bananier. «Montreux est le seul endroit de Suisse romande à descendre seulement autour des -5°C durant la saison hivernale. Ce microclimat extrêmement clément est favorable pour la culture de fruits exotiques», détaille Maxime Odenwald.

Petit balcon sur la Riviera, ce paradis caché – qui souhaite le rester, afin d’éviter les maraudages, est une pépinière particulière. Toutes les variétés plantées ont été sélectionnées pour leur résistance au froid. «Alors que les grandes surfaces proposent des fruits dont la qualité principale est de supporter le transport, notre but est de proposer des variétés savoureuses.»

Explosion de saveurs

Maraîcher, paysagiste et pépiniériste de formation, le trentenaire se passionne pour la culture locale d’agrumes et de plantes insolites. «Entre un fruit qui a la même palette gustative qu’une balle de tennis et une explosion de saveurs d’une mandarine Satsuma cultivée à deux pas du Léman, la différence qualitative est gigantesque.»

Que ce soient citron, patate douce, riz ou même melon: plusieurs types de plantations ont fait leur apparition en Suisse ces dernières années. «Si nous voulons de bons fruits, nous pouvons les faire pousser en Suisse, déclare Maxime Odenwald avec conviction. La sauvegarde de notre patrimoine, de nos variétés anciennes, c’est un atout supplémentaire.» Car en termes de parfums et de saveurs, il n’y a pas de comparaison selon lui: «Ce sont des fruits cinq étoiles!»

Le défi des nouvelles cultures

Si cette expérimentation, à l’échelle locale, prouve la viabilité de certaines cultures, le dérèglement climatique, avec des phénomènes météorologiques de plus en plus extrêmes, comme des tempêtes de grêle ou de longues périodes de sécheresse, représente toutefois un défi pour une production à plus large échelle. À ces risques, il faut encore y ajouter la présence de certains ravageurs qui peuvent désormais survivre à l’hiver, en raison de températures plus douces.

Une expérimentation dans le Chablais en a d’ailleurs fait les frais. Après une première récolte riche en promesses en 2020 dans la plaine du Rhône, le domaine Savolar à Illarsaz a renoncé à la riziculture l’an dernier. Après cinq ans d’exploitation, les frères Stéphane et Raphaël Angst ont été découragés par une série de coups durs. «Nous avons dû faire face à une prolifération de ravageurs et à beaucoup de mauvaises herbes, ce qui a entraîné une mauvaise rentabilité», détaille Stéphane. Ce n’était pas par manque de demande, bien au contraire, mais bien par une accumulation de difficultés techniques. S’ils ont encore des stocks des récoltes des années passées, ils se focalisent dorénavant sur d’autres cultures, plus rémunératrices.

Sur les hauts de Vevey, à quelque 550 mètres d’altitude, Pierre-Gilles Sthioul et Antoine Meier ont mis en terre des grenadiers et des pistachiers, mais «ils ont une peine folle à pousser ici!» Les deux maraîchers ont tenté de faire pousser d’autres espèces exotiques. Seul un arbuste de yuzu se dresse encore à Praz Bonjour à Blonay-Saint-Légier. Planté il y a cinq ans parmi six autres variétés d’agrumes pourtant réputées pour résister au froid, comme le mandarinier Satsuma, le yuzu est le seul à avoir tenu jusqu’à aujourd’hui. Avec un terrain peu exposé au soleil en hiver et un sol assez humide, les conditions ne sont pas optimales. Les maraîchers se focalisent depuis sur des espèces locales, telles les poires et les cerises. «Et ça, ça marche!»

Prémices exotiques

À l’heure actuelle, il reste difficile pour les producteurs suisses de choisir une variété adaptée, ainsi qu’un système de culture approprié, selon Fruit-Union Suisse. «Ce ne sont pas seulement les étés plus longs ou plus chauds qui influencent les arbres fruitiers ou les cultures, abonde Chantale Meyer, porte-parole de l’organisation faîtière du secteur fruitier. Les plantes doivent aussi pouvoir résister aux conditions hivernales. La Suisse a un climat continental – aussi chauds que soient les étés, les hivers peuvent être très froids. Or, de nombreux fruits exotiques ont besoin de conditions climatiques plus stables.»

Pour autant, malgré des expériences malheureuses, des cultures exotiques continuent de s’implanter sous nos latitudes. Fruit-Union Suisse confirme en effet l’apparition d’oliviers, de figuiers, de kakis ou d’amandiers, «à très petite échelle et très localement». Et de préciser que «le climat devrait toutefois changer de manière encore plus extrême, et sur une longue période» pour cultiver à grande échelle.

Avec ses agrumes résistants au froid, pour la plupart plantés il y a trois ans, Maxime Odenwald espère pouvoir en faire des greffes cet été, afin de les cultiver en altitude au Crosat, son domaine permacole bio aux Pléiades. «Mon but? Viser l’auto-alimentation, le partage de ces variétés résilientes et une petite production à terme. Avec les greffes, on peut facilement les multiplier, et, si on sème les graines, les possibilités de croisement sont infinies!»

Le Chablais, terre d’oliviers

Exit sa vigne à Vionnaz, Jean-Luc Mayor y a planté 200 oliviers. «On espère pouvoir récolter les olives d’ici à deux ans, on se réjouit de pouvoir faire goûter notre huile d’olive!» En outre, quelque 1’000 oliviers ont été plantés entre Saint-Triphon et Roche. «Nous avons greffé les arbres pour qu’ils résistent à -15°C.»

À la recherche de cultures résilientes

Du côté de l’Agroscope, le centre de recherche agronomique et agroalimentaire de l’Office fédéral de l’agriculture (OFAG), les recherches vont bon train sur de nouvelles variétés qui seront peut-être mieux adaptées au climat suisse dans 5, 10 ou 20 ans. On nous confirme plusieurs projets à l’ordre du jour, qui mettent en place des cultures adaptées à la transition climatique. Le spectre va du sorgo – une variété de millet – aux pois chiches, des oliviers aux amandiers. À noter encore que le quinoa et l’amarante –céréales originaires d’Amérique centrale – font également l’objet de recherches.

Quant à la perspective d’une augmentation de production locale ou d’autosuffisance fruitière, l’OFAG temporise pour l’heure. «L’introduction de nouvelles cultures ou l’extension de cultures de niche impliquent qu’elles soient mieux adaptées au changement climatique que celles déjà existantes.» Par «niche», l’Office fédéral entend notamment la production de figues, d’olives, de millet ou de melons.

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