«C’est un réel pouvoir que nous avons»

Le dessinateur de presse Gado, vainqueur du Prix Cartooning for Peace 2016 à Genève, était l’invité du Caux Forum 2025 sur la démocratie.   | L. Menétrey

Caux
Une exposition au Palace révèle le travail du caricaturiste politique Gado. La satire touche ses cibles, mais doit faire face, ces dernières années, aux menaces et tentatives de décrédibilisation.

Il est sans doute le dessinateur de presse le plus célèbre du Kenya, et de toute l’Afrique de l’Est. Godfrey Mwampembwa, dit Gado, a marqué à maintes reprises le monde politique et le dessin de presse avec son trait de crayon incisif. Car Gado n’a pas froid aux yeux. Dans le cadre du Caux Forum 2025, il s’attaque aux grands; des dirigeants kényans à la politique anti climat de Trump. Une exposition installée dans le hall du Palace présente ses œuvres, aux côtés de celles de l’artiste turque Nadia Khiari, jusqu’au 14 septembre.

Quelques minutes avant sa conférence chapeautée par la Fondation Initiatives et Changement, Gado nous rejoint au café de ce joyau de la Belle Époque, le pas serein. Combien de dessins compte-t-il à son actif? «Un par jour, multiplié par trente… je vous laisse faire le calcul», rigole-t-il. Plusieurs milliers, donc.

Né en 1969 en Tanzanie, Gado quitte ses terres pour le Kenya, dans sa vingtaine. À seulement 23 ans, il commence à publier dans The Daily Nation, le plus grand quotidien d’Afrique de l’Est et centrale. En 2016, il reçoit le Prix Cartooning for Peace à Genève, remis par le dessinateur suisse Chappatte, devenu depuis un ami proche. «Il m’a rendu visite au Kenya, et quand on se voit, on adore manger une fondue ensemble avec sa famille», confie l’artiste.

Le poids de la responsabilité

L’heure tourne et le quinquagénaire doit rejoindre son audience pour donner un discours consacré à la démocratie et à ses menaces. Devant une poignée de curieux, Gado se place humblement à leur hauteur et les questionne d’emblée sur leur vision de la satire. Il insiste sur le fait que le dessin de presse ne se résume pas à faire rire. «L’humour n’est qu’un outil parmi tant d’autres.» Derrière chaque trait, il y a une intention, et surtout une responsabilité. «C’est un réel pouvoir que nous avons, nous disons les choses que les autres ne peuvent pas exprimer. Il faut savoir comment l’utiliser à bon escient.»

Cette conscience aiguë de l’impact de son travail le pousse à réfléchir aux représentations qu’il véhicule, notamment celles des femmes. «Notre manière de les représenter peut renforcer les connotations négatives. Certes, la satire permet de repousser les limites, mais jusqu’à quel point? Notre représentation des marginaux et des minorités est importante, nous avons une responsabilité», appuie Gado.

Dessiner malgré les menaces

Le dessinateur raconte que certains de ses dessins ont déjà été refusés par des rédactions. Lorsque c’est le cas, il se rabat alors sur les réseaux sociaux, où des centaines de milliers d’abonnés suivent son travail.

Et qu’en est-il des menaces? «J’ai tout vu», lâche-t-il. Poursuites judiciaires, intimidations… Il y a été confronté à plusieurs reprises, mais a toujours été défendu par son média. Néanmoins, il raconte avec émotion qu’un de ses confrères a récemment été enlevé pendant plusieurs jours suite à une caricature critique de dirigeants africains. Quant au souvenir de l’attaque contre Charlie Hebdo, il reste vif. «Ce jour-là, j’espérais que mon ami ait été épargné. Mais en allumant la télévision, j’ai compris que je venais de perdre un collègue proche», confie-t-il.

L’ombre de Trump et Bezos

Interrogé sur l’état actuel de la liberté de la presse par une participante américaine, Gado n’hésite pas à pointer du doigt l’impact de Donald Trump. «Nous vivons une période chaotique. Ce président ment chaque jour, et menace les journalistes. La liberté d’expression et de la presse dans ce pays est en danger.»

L’illustrateur évoque aussi la démission du caricaturiste du Washington Post après son rachat par le patron d’Amazon, Jeff Bezos. Un symbole, selon lui, d’une presse de plus en plus soumise à des logiques économiques. Autre inquiétude: l’intelligence artificielle. Pas tant comme une menace pour son métier, mais pour le recul du sens critique. «Cela nous empêche de faire travailler notre cerveau», glisse-t-il.

Les échanges touchent à leur fin. Gado ne cache pas son enthousiasme à l’idée de découvrir le soir-même le Montreux Jazz Festival, dont il entend parler depuis longtemps. «Si je n’y vais pas, les dieux suisses vont me jeter un sort! Surtout moi qui suis un <jazz enthusiast>.»

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Les dessins de Gado et de Nadia Khiari sont exposés jusqu’au 14 septembre au Caux Palace.

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