
Le temps d’un clin d’œil, Anoush Abrar pointe son objectif sur les têtes d’affiche de cette 59e édition. | N. Desarzens
«Un shooting de cinq minutes? C’est du grand luxe! En règle générale, j’ai plutôt une à deux minutes pour une séance avec les artistes, voire moins! La séance avec Sting, elle m’a pris 30 secondes!» Tout en mesurant la luminosité et en ajustant la position du diffuseur, Anoush Abrar nous demande de prendre la pose pour tester des cadrages. Objectif: maximiser le peu de temps à disposition pour tirer le portrait des stars dans les coulisses, peu avant leur entrée sur scène.
Mardi dernier, il débutait sa soirée de travail avec le groupe pop London Grammar. Lorsque le trio britannique arrive sur la rampe d’accès de la Scène du Lac, Anoush Abrar a trois minutes pour les immortaliser. Dans la seconde qui suit, il leur partage ses images en direct.
Avec cette seconde édition «hors les murs», ses portraits visent à capter le pouls du festival. «Nous avons toujours eu un photographe <backstage>, détaille l’attaché de presse Eduardo Mendez. Le travail d’Anoush vise à montrer une autre expérience des coulisses.»
Des moments uniques
Dans un cagibi, parmi les caisses de tournée ou à côté de la régie: les musiciens sont inscrits dans leur environnement. Avec une émotion palpable, il se remémore sa rencontre avec la chanteuse londonienne Raye, lors de sa première performance au festival l’an dernier. «Toute sa famille était présente. C’était la première fois qu’elle chantait devant son grand-père suisse, originaire d’Appenzell. Je leur ai proposé de les prendre les deux en photo, et c’était un moment très intense. Raye a utilisé ce portrait pour en faire la couverture de son album <Live at Montreux Jazz Festival>.»
Anoush Abrar sait convaincre les célébrités de passer devant son flash. «Ce festival a une histoire singulière. Mon but est de leur donner envie de faire partie de cette histoire plus grande qu’eux, qu’ils s’inscrivent, eux aussi, dans cette lignée musicale.»
Moins habitué à être sous les spots, l’entourage des musiciens passe aussi devant l’objectif du photographe. «En 2019, l’équipe de Quincy Jones venait me voir tous les soirs. Et finalement, ils ont réussi à le convaincre. C’était magique! Il m’a demandé comment on disait <nice booty> en iranien, pour ensuite le noter dans un petit carnet…»
L’«animation» du Belvédère
Tout a commencé en 2018, dans ce lieu emblématique du festival, situé dans le Petit Palais, où les artistes ont l’habitude de se rejoindre après les concerts. Après avoir réussi à convaincre le directeur Mathieu Jaton, il y installe son studio de photo. «J’ai remarqué que ces séances photo improvisées leur faisaient du bien, parce qu’elles fixent des instants de joie. Je suis là pour les stars, je ne les force jamais.»
«Il y a toujours eu beaucoup d’images de concerts, mais je voulais faire des portraits d’artistes. Je savais que je voulais faire ce projet sur dix ans. Tout était à faire! Au fil des éditions, on m’a donné plus de place. Jusqu’à me laisser photographier en <backstage>.»
Discret et fin observateur, Anoush Abrar capte l’être humain avant toute autre considération. «La majeure partie du temps, je ne connais pas les artistes qui sont devant moi. Je découvre leur musique après coup. Je préfère ne pas savoir qui ils sont, mes photos n’en sont que meilleures.»
Jon Batiste, Ibrahim Maalouf encore Leon Bridges: les séances photo ont chaque fois été des moments mémorables. Dans un autre registre, sa rencontre avec Alain Berset, alors conseiller fédéral, dans ce bar VIP du festival a marqué le début d’une amitié. «Par la suite, il m’a mandaté pour ses photos officielles.»
Aligner 9 heures d’improvisation
D’origine iranienne, cet enfant de l’ECAL aime ce défi de prise express et a rempilé pour une septième édition. «Réaliser des portraits est un travail exigeant, car j’ai très peu de temps à disposition, et il faut savoir être créatif pour amener une plus-value.»
Pour garantir une concentration optimale, il se fixe une discipline de fer. Car de 18h à 3h du matin, tous les jours, son flash fuse. «Je dois être au taquet, car c’est tout le temps de l’improvisation!»
«Ces prises de vue sont non seulement offertes aux artistes, mais elles permettent de cristalliser la magie du Montreux Jazz. Elles laissent une trace dans l’histoire du festival. Par ricochet, je fais, moi aussi, partie d’un événement qui me dépasse.»
7 éditions d’affilée
16 jours de travail non-stop
9’000 à 12’000 portraits par festival
Plus de 100 artistes photographiés (mais il a arrêté de les compter)
