
L’A9 avait été coupée net par la lave torrentielle, emportant une dizaine de véhicules | P. Martin – 24 heures
Il y a 30 ans jour pour jour – c’était le dimanche 13 août 1995 – le Villeneuvois Patrick Croci et sa famille étaient sur le point de partir en vacances en France. Mais la nature en décida autrement. Le soir même, un violent orage s’abat durant 45 minutes sur les hauts de la commune. Torrent modeste, le Pissot se transforme alors en gigantesque monstre de boue et de gravats.
«On essayait de dormir, car on voulait prendre la route le lendemain», se souvient celui qui était alors tout frais commandant des pompiers de Villeneuve. «Vers minuit moins vingt, ça commençait à donner. On a entendu un grondement et on a regardé à l’extérieur, l’eau montait dans notre jardin.» Située au pied de la coulée dans le quartier des Grands-Vergers, la maison de Patrick Croci est aux premières loges. «On a pu faire une croix sur nos vacances, les bagages sont restés deux semaines dans la voiture!»
Avec ses homologues de Montreux et Lausanne, Patrick Croci prend la tête des opérations. Et c’est peu dire que l’événement est superlatif: quelque 50’000 mètres cubes de matériaux – l’équivalent de 20 piscines olympiques – sont descendus en quelques secondes. L’autoroute A9, qui s’appelait encore la N9, est coupée dans les deux sens sur une distance de 150 mètres. Une partie de la zone industrielle est inondée, notamment les entreprises Miauton et Mottier.
Vol de nuit entre les pylônes
Parmi les autres personnes mobilisées cette nuit-là, Olivier Français. L’ingénieur géotechnicien était déjà intervenu sur l’éboulement de Veytaux l’année d’avant. «Je venais d’arriver en montagne avec mes enfants», raconte le Lausannois qui se lançait tout juste en politique. «La police m’a appelé pour me dire qu’il y avait un problème à Villeneuve. Je suis descendu et j’ai traversé Montreux tranquillement, car je n’avais pas les feux bleus.»
Lorsqu’il arrive sur place, un hélicoptère de la Rega est prêt à l’embarquer pour survoler la zone et évaluer la situation. «Vu d’en bas, cela pouvait paraître totalement fou de voler de nuit entre des pylônes de lignes à haute tension, se souvient-il. Mais c’était le tout début des vols avec vision infrarouge, les pilotes savaient ce qu’ils faisaient.»
Une fois le choc encaissé, deux tâches prioritaires s’imposent aux équipes en action: la recherche d’éventuelles victimes et le déblaiement de l’autoroute. «Notre grosse angoisse était qu’il y ait des gens là-dessous, poursuit l’ingénieur. Ou que dans la panique et l’obscurité, des automobilistes aient sauté du pont.» Par chance, malgré une dizaine de véhicules emportés, seuls des blessés légers sont à déplorer. «Miracle!», titrera le Matin en Une de son édition du 15 août.
Déblaiement herculéen
Les jours d’après, le chaos et l’agitation s’emparent de la paisible bourgade. «La route cantonale était bouchée de Vevey à Aigle, se souvient Patrick Croci. Et on n’a jamais vu voler autant d’hélicoptères dans le ciel de Villeneuve. Il y avait même celui de TF1!» Véritable tour de force, les milliers de mètres cubes de gravats amoncelés sur l’autoroute seront évacués en trois jours à peine, qui plus est dans une période où les entreprises sont généralement en vacances.
Durant les six années suivantes, un chantier de sécurisation sera mené sur le Pissot sous la supervision d’Olivier Français. Un dispositif à près de 30 millions de francs dont la pièce maîtresse est un dépotoir de 20’000 mètres cubes situé à 500 m d’altitude.
Depuis, et grâce à des curages réguliers, le torrent villeneuvois s’est tenu tranquille. Sera-ce toujours le cas? «Je n’en sais rien, répond prudemment l’ancien conseiller aux États. Ce qui est sûr, c’est que ce type d’événement tend à être de plus en plus fréquent dans nos régions alpines. Avec l’évolution de la pluviométrie, il est nécessaire d’avoir des équipements publics conséquents.»
Une oreille attentive au tonnerre
En trois décennies, cette nuit dantesque n’a jamais fait cauchemarder Patrick Croci. «Mais à chaque fois qu’il y a un gros orage, notre oreille est attentive, confesse le Villeneuvois de 70 ans. Et quand on sent une odeur de limon, ça nous fait remonter des souvenirs.»
Mais ce que les deux hommes retiennent surtout, c’est l’«expérience humaine». De solides liens de camaraderie ont été forgés durant ces rudes heures. D’ailleurs, chaque cinq ans, un repas réunit des personnes que le Pissot a éprouvées ces jours d’août 1995. Une tradition qui sera honorée aujourd’hui comme il se doit.
