L’Hongrin, cet atout quatre saisons des Alpes vaudoises

Le barrage de 1970 offre son profil de «coeur» dans un écrin somptueux. Ses deux pans sont dits en double-voûte, car arqués dans le sens horizontal et vertical. En accédant à l’ouvrage par une route de 6 km, on peut se balader au sommet de ses murs qui retiennent 52 millions de m³ d’eau à 1’255 mètres d’altitude. Le barrage l’Hongrin est exploité par les Forces motrices Hongrin-Léman.  | C. Dervey – 24 heures

Les Mosses
Moins réputé que certains barrages valaisans, l’ouvrage vaudois permet de randonner, pêcher, rouler, camper ou simplement flâner à ses abords dans un panorama de rêve.

Quand vous posez la question à l’Office du tourisme des Mosses, le barrage de l’Hongrin, sur le lac du même nom, n’est pas à proprement parler un atout touristique en tant que tel.

Pourtant, au fil des lacets de la route, que ce soit à distance par le sud du plan d’eau ou via la route cabossée de 6 km qui mène à l’ouvrage, à chaque fois que la vue se dégage sur sa double voûte et que vous plantez sur les freins pour sortir l’appareil photo, une aire d’arrêt est étrangement prévue pile poil à cet endroit-là! Oui, «double voûte», car techniquement les barrages sont au nombre de deux – chacun courbé dans la verticalité et l’horizontalité – d’où sa forme de «cœur».

Sa silhouette a de quoi ravir les amateurs de selfies et de réseaux sociaux, sans compter le panorama à couper le souffle, entre le lac, les fermes et leurs vaches en pâture, la forêt et les sommets environnants, les tours d’Aï ou les Monts Chevreuils, qui attendent les randonneurs au bout de l’effort.

Une fois posté au sommet des murs, le contrechamp est tout aussi splendide, avec cette impression de force que dégage l’ouvrage de 1970 du haut de ses deux pans de 95 et 123 mètres, retenant 52 millions de m³ d’eau à 1’255 mètres d’altitude. 

La «tulipe», la tige-entonnoir de plusieurs dizaines de mètres prévue en cas de surplus d’eau extrême et qui affleure à hauteur de mur, donne aussi une certaine mesure des choses.

Les privilégiés ressentiront aussi ce sentiment d’immensité écrasante en descendant les quelque 500 marches intérieures qui permettent de se rendre au pied du monstre et de passer devant un segment de sa conduite géante. 

« Un atout »

Selon Nicolas Rouge, responsable des Forces motrices Hongrin-Léman (FMHL), «quand on veut construire un barrage aujourd’hui, on rencontre beaucoup d’oppositions, mais avec le temps, les gens y voient davantage un atout multiusage, notamment pour le tourisme, la pêche, des lieux de pique-nique, du paddle, etc.»

Certains homologues valaisans sont toutefois plus prisés. Ils ont parfois même fait le pas d’accueillir des activités ludiques, on pense notamment à la tyrolienne de la Grande Dixence. Possible à l’Hongrin? «Nous n’avons reçu aucune sollicitation de ce genre», répond Nicolas Rouge.

Le directeur préfère insister sur les avantages énergétiques du barrage vaudois: les 700 millions de kilowattheures annuels (l’équivalent de la consommation de 150’000 ménages), les 8 kilomètres de galeries jusqu’au Léman et aux usines de Veytaux, les 900 mètres de chute pour produire le courant. «Et une spécificité: la possibilité de pomper l’eau du Léman et de la remonter à l’Hongrin pour la stocker selon les besoins, ce qui en fait une véritable batterie.»

Une nature sauvage

Mais laissons de côté les aspects techniques. Dès que vous quittez la route cantonale à La Lécherette, vous pénétrez dans un sanctuaire de nature qui fait vite oublier que l’on se trouve dans la zone militaire du «Petit Hongrin», avec ses restrictions, notamment pendant les périodes de tir. 

En optant pour la droite et la route du barrage, au départ de la caserne, vous faites le choix de la tranquillité et du silence, en laissant sur le versant sud la circulation plus fournie venant de Corbeyrier et des Agittes via la route militaire.

Javier Agraso l’a bien compris. L’Espagnol, qui vit à Delémont, stoppe son vélo pour nous l’expliquer, tandis que ses camarades de peloton continuent à vive allure. «Là, je viens leur montrer la région. On est partis de Montbovon et après le barrage (ndlr: qu’on atteint via un tunnel dans la montagne), on va attaquer le Pillon pour aller vers Mittelberg (ndlr: près de Saanen, sur territoire bernois). Ici, j’adore, il y a peu de trafic, on peut causer en roulant.»

En temps normal, le Jurassien vient toutefois plutôt avec son van ou sa tente de toit. «J’adore ce coin, me réveiller dans cette nature sauvage, avec quasi personne, même si certaines belles journées peuvent être un peu plus chargées», ajoute ce planificateur de métier de 34 ans. 

Ce jour-là, en l’occurrence, moins d’une dizaine de personnes se succèdent sur les murs du barrage. Une famille suisse allemande s’arrête à vélo pour manger son sandwich. Un couple de Valaisans claque quelques photos vite fait, lit les panneaux d’explication en bord de route, et repart, visiblement ravi du spectacle.

Havre pour les pêcheurs

Le lac de l’Hongrin offre aussi de beaux spots aux pêcheurs de montagne. Deux intrépides sont carrément descendus sur la berge au pied du barrage, dans la caillasse!

Louis Dubath, lui, préfère des berges plus vertes et à l’abri des regards, comme l’embouchure du Petit Hongrin, à laquelle on accède en se frayant un chemin dans une végétation qui vous arrive aux genoux, à moins que quelqu’un n’ait «tracé la voie» un peu plus tôt. 

L’étudiant de la Haute école de gestion d’Yverdon, 24 ans, habitant de La Tour-de-Peilz, est un habitué, même si d’autres lacs de montagne moins prisés ont davantage ses faveurs. «Ceux où il faut marcher et suer. Ici, on peut venir en voiture, alors forcément, il y a davantage de monde. Entre pêcheurs, on est toujours courtois, mais on aime bien être seuls.»

Il trouve tout de même à l’Hongrin «ce silence et cette part de mystère» qu’il affectionne. Au bout de sa canne, des perches, truites arc-en-ciel et fario, et même des brochets. «Avec le réchauffement climatique, de nouvelles espèces se sont développées, introduites ou non», ajoute le Boéland. 

Concernant le barrage, son discours se fait plus engagé. «Les barrages ont du bon et du moins bon. Les lacs créent des biotopes magnifiques, de l’énergie verte, mais font aussi des dégâts écologiques, avec un mur là où il n’y en a pas, des vidanges… On bouscule forcément l’équilibre naturel.» En effet, les puissants mouvements d’eau qui s’opèrent lorsque le barrage est vidangé peuvent s’avérer destructeurs pour les frayères et mortifères pour les poissons.

Eric, les « yeux du barrage »

Eric Cherix aime aussi poser ses gaules au bord du lac, notamment sur la petite presqu’île surnommée «le tronc à Costa». «Cela vient du nom du gars qui avait laissé sa bouteille près d’un tronc et qu’il avait dû aller chercher dans le lac après une subite montée des eaux», se marre le sympathique retraité. 

Pour les connaisseurs, Eric fait partie intégrante de l’écosystème de l’Hongrin, lui qui fréquente ces bois et ces berges depuis une quarantaine d’années, et de manière encore plus intensive depuis qu’il ne travaille plus pour la voirie de Montreux. «Avant, je venais sous tente, maintenant avec mon van. Mais appelez-moi <Raton laveur>, c’est le nom sous lequel beaucoup me connaissent», lance-t-il, alors qu’il chemine vers la ferme de la famille Favre pour refaire le plein de lait avec son bidon. 

Le naturaliste connaît chaque recoin du périmètre, lui qui vit ici ou là une partie de l’année, le barrage sous le nez. «Il y a une dizaine d’années, le lac était vide, se rappelle-t-il, c’était impressionnant. Il y a des chalets là au fond, même une chapelle!»

FMHL comptent d’ailleurs sur lui pour garder un œil sur le barrage, étant donné que leurs employés n’y sont pas en permanence. Un plaisir pour Eric Cherix, qui s’ajoute à un autre: «Ils s’arrêtent parfois au bus pour boire l’apéro.»

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