La station ornithologique de Jaman prend les oiseaux sous son aile

Des bénévoles, civilistes, ainsi qu’une responsable du baguage effectuent une permanence 24h/24 pour gérer la station ornithologique de Jaman pendant trois mois. | L. Menétrey

Faune
Depuis 1991, entre août et octobre, les volatiles sont bagués pour étudier leur trajet migratoire, ainsi que les impacts du changement climatique. Reportage à l’aube, entre ciel et crêtes.

Il est à peine passé 7h du matin, et déjà le soleil illumine Jaman. Au col, à 1’500 mètres d’altitude, les bénévoles et civilistes de la station ornithologique de Jaman sont à pied d’œuvre depuis 3h30 ce matin. 

Devant la petite cabane, le groupe de jeunes admire les premières lueurs sur les cimes. Ils tartinent leur pain de confiture et scrutent, aux jumelles ou à la longue-vue, la faune. Tous attendent la prochaine virée aux filets, prévue toutes les trente minutes, pour démailler les éventuels oiseaux capturés. 

De jour comme de nuit, une permanence est assurée pour que ces êtres ailés ne restent pas prisonniers des mailles plus longtemps que nécessaire. En cas de pluie ou de manque de personnel, les filets sont refermés. Le baguage et les mesures biométriques permettent d’obtenir des données précieuses sur le parcours migratoire des espèces et d’observer les impacts du changement climatique. Les exemples d’un rossignol philomèle, bagué à Jaman et retrouvé en République tchèque, mais surtout du Guêpier d’Europe, capturé chaque année depuis le tournant du siècle alors qu’il était rarissime autrefois, sont parlants.

Fini le répit pour les volontaires qui se dirigent désormais vers la crête du vallon pour inspecter les mailles et récupérer les volatiles capturés. Deux hauteurs de filets servent de barrière, l’un de 2 mètres 50 – adapté aux oiseaux qui rasent le sol – l’autre de 9 mètres 20. «Le plus haut de Suisse», précise Lionel Maumary, ornithologue fondateur de la station. Ce matin-là, l’équipe revient avec un petit être niché dans un pochon.

Poids, longueur des ailes, musculature

Dans la cabane, Emma Ellis le réceptionne et entame le protocole. La jeune Lilloise est la responsable du baguage cette saison – une tâche réservée aux personnes titulaires d’un permis délivré par la Confédération, via la Station ornithologique suisse de Sempach. 

Attablée, elle commence par le peser. «21.68 grammes», lance-t-elle aux bénévoles responsables de transcrire les mesures à l’ordinateur. «On est sur un petit rougegorge, calibre B», détaille-t-elle en tirant une fine bague d’aluminium. 

Il en existe différents calibres, adaptés à la taille de la patte de l’oiseau: le plus petit mesure 2 millimètres, le plus grand, 20 — pour les rapaces. La «bagueuse» fixe l’anneau sur la patte du volatile, qui reste calme. «Dans certaines tribus africaines, ils les récupèrent et en font des colliers. Ils en sont très fiers, mais pour nous, c’est un problème», note Lionel Maumary.

Vient ensuite l’inspection des ailes. «Là, on voit les taches typiques des jeunes rougegorges, donc on sait qu’il est né ce printemps.» Une donnée que les scripteurs saisissent aussitôt. 

Emma Ellis souffle délicatement sur son plumage. Le petit volatile, temporairement décoiffé, laisse entrevoir son épiderme. «Aucune plume en mue. Niveau graisse: zéro. Et le muscle, c’est pas mal.» La spécialiste en ornithologie mesure aussitôt la longueur des plumes, en particulier de la troisième rémige – essentielle au vol: 57.5 millimètres. Mesuré, bagué, le petit rougegorge peut reprendre sa route. D’un battement d’ailes, il s’élance dans le ciel. «Relâcher un oiseau de nuit, c’est différent, raconte Lionel Maumary. Ils attendent parfois quelques secondes avant de s’envoler pour s’orienter. Souvent, ils vont en direction de la lune.» 

À la nuit tombée, nombreuses sont aussi les chauves-souris prises dans les filets, en particulier à cette période de l’année. Elles aussi sont baguées, avec des anneaux spéciaux qui ne se referment pas, afin de ne pas entraver leur membrane.

À mesure que le jour grandit, les randonneurs curieux affluent. Ils s’arrêtent et observent avec attention les gestes millimétrés d’Emma Ellis. À l’heure de sa pause, la bagueuse se livre sur son lien viscéral avec les volatiles. «J’ai perdu mon papa et fait une dépression, cette passion m’a sauvée. J’ai essayé de m’intéresser à d’autres animaux, mais seulement les oiseaux font battre mon cœur», confie-t-elle.

Un amour du vivant

Cette année, si les captures sont plus faibles, la diversité reste riche. Les ornithologues notent une précocité inhabituelle, avec certaines espèces capturées plus tôt, comme le tarier des prés. Depuis quelques années, ils observent les effets tangibles du changement climatique, les oiseaux de plaine montent en altitude pour chercher du frais. L’exemple du merle noir, habituellement cantonné aux zones basses, qui grimpe désormais vers les hauteurs — jusqu’à déloger le merle à plastron, espèce montagnarde, de son territoire.

Parmi l’équipe, Antoine Lavorel, naturaliste et photographe animalier, effectue ici un mois de service civil. D’origine jurassienne, le jeune a été formé à Vevey au centre d’enseignement de photographie. Fils de deux biologistes, il garde en mémoire ces automnes passés avec ses parents à baguer des oiseaux au col de la Croix aux Diablerets. «Chaque année, je les suppliais pour y retourner. Cette sensation de porter un si petit être dans les mains et de le laisser reprendre son envol, c’est puissant.» 

Depuis deux semaines, il dit en apprendre beaucoup aux côtés des ornithologues. «C’est passionnant!», s’exclame-t-il. Mais il n’est pas sans questionner la démarche. «Forcément, ça leur cause un dérangement. Je suis partagé entre ce tracas et la valeur des données qu’on a grâce à ces captures. C’est une balance à faire, je suis justement là pour me faire mon propre avis.» 

«On doit se battre»

C’est en 1991 que le projet a germé, dans des conditions plutôt rudimentaires. «On était trois étudiants passionnés, on campait ici et on se réveillait dès qu’un oiseau était intercepté. On ne dormait pas beaucoup», se souvient Lionel Maumary. Depuis, plus de 250’000 oiseaux et 4’500 chauves-souris ont été bagués. 

Mais depuis quelque temps, les choses se compliquent pour les stations de baguage en Suisse. «Pour certains vétérinaires, ce qu’on fait s’apparente à de la vivisection. On doit se battre pour défendre notre travail, qui n’a rien à voir avec de la maltraitance. On est tout juste tolérés», déplore le président du Cercle ornithologique de Lausanne. Heureusement, une bonne nouvelle est venue récemment au niveau local: la Commune de Montreux a décidé de subventionner la Station de Jaman, un gage pour la pérennité de cette étude à long terme, jusqu’ici entièrement financée par des dons.

Quelques chiffres de la saison jusqu’à présent:

Oiseaux bagués : 570
Oiseaux contrôlés : 43
Nombre d’espèces : 54
Chauves-souris baguées : 78

En 1991, l’ornithologue Lionel Maumary crée la station ornithologique de Jaman avec un groupe de passionnés.

GALERIE