Leur gouille, elles la poutzent!

Même s’il y a de quoi perdre le moral, Jocelyne Chabot (à g.) et Renée Délez gardent le sourire. | R. Brousoz

Saint-Triphon
Face aux déchets sauvages qui envahissent l’étang du Duzillet, des retraitées œuvrent au quotidien pour préserver leur coin de paradis. Une tâche qui n’en finit jamais.

«Regardez, en 20 minutes j’ai ramassé 125 mégots. Et sur une distance de 100 mètres à peine!» Renée Délez soupire. Un soupir de plus, mais qui ne changera rien. Depuis une décennie, celle qui se présente en rigolant comme la «concierge emmerdeuse de la gouille» ne peut faire qu’un constat: l’étang du Duzillet se noie toujours plus sous les déchets sauvages et autres détritus abandonnés.
Ce matin-là, elles sont trois copines à s’agacer de voir leur petit coin de nature souillé de partout. «Ça fait 50 ans que je me baigne ici», poursuit la remuante octogénaire de Roche qui se tourne vers sa voisine. «Et toi Pascale, ça fait aussi pas mal de temps, non? Tu venais déjà quand tes enfants étaient petits…» Le trio est complété par Jocelyne Chabot. À 67 ans, cette Massongéroude est aussi devenue une baigneuse amoureuse du plan d’eau de Saint-Triphon. «On vient tous les jours de l’année, sauf les jours de maladie!»
Il faut dire que l’ancienne gravière chablaisienne attire de plus en plus les foules, spécialement à la belle saison. Et ce succès laisse des traces, de ses rives jusqu’au fond de l’eau. Malgré les trois passages hebdomadaires de la voirie d’Ollon et les deux nettoyages annuels des «Amis de la gouille» – le prochain aura lieu le 11 octobre – les restes de pique-nique, emballages de fast food, capsules de bières et cadavres de clopes fleurissent quotidiennement sur le pourtour du site. Une problématique pas nouvelle, mais qui ne va visiblement pas en s’arrangeant, bien au contraire.

Pinces et kayak en action!
Alors à chaque fois qu’elles viennent, les trois retraitées – qui ont jadis été infirmière, aide-soignante et secrétaire – se transforment en éboueuses. «Et on n’est pas les seules à faire ça ici», soulignent-elles. Armées de pinces à long manche et de sacs, elles consacrent une heure à faire le tour complet de l’étang, avant ou après leur baignade. Ou même pendant. «Quand je nage, j’accroche un filet à ma planche pour récupérer les détritus qui flottent», explique Jocelyne, qui utilise aussi son kayak pour partir à la pêche aux bouteilles PET et aux paquets de chips vides. «C’est malheureux, mais c’est presque devenu un jeu. Je ruclonne!»
Parmi leurs trouvailles, il y a de tout. «On est tombées sur des sacs poubelle noirs remplis d’ordures, un canapé, une imprimante, des bombes de peinture ou des casseroles», énumère Pascale, venue de Muraz. D’autres découvertes moins ragoûtantes: «Des préservatifs, des tampons usagés, des Pampers remplis. Il y a aussi des sachets à crottes de chiens que les gens ne prennent même pas la peine de mettre à la poubelle…» Et Renée de soupirer à nouveau: «On nettoie, mais ça revient toujours. Il y a de quoi perdre le moral…» Le moral, peut-être, mais pas le sens de l’humour: «Des fois, on retrouve aussi des bières encore fermées, relève le trio. Si c’est une caisse de champagne, on est aussi preneuses!»

Une surveillance permanente?
Voilà pour le triste constat. Mais que peut-on mettre en place pour freiner cette pollution éternelle? Cette question lâchée, les idées fusent. Installer plus de poubelles? «Ça ne sert à rien». Sensibiliser davantage? «Il y a déjà des panneaux, mais ils ne sont pas respectés. Il faudrait des visuels plus percutants!», plaide Jocelyne. Des patrouilles de police plus fréquentes? «Ils ont déjà assez à faire…» Une piste semble enfin faire l’unanimité: «Le mieux, estime Renée, serait d’instaurer un gardiennage. Une personne assermentée présente en permanence et qui pourrait verbaliser si nécessaire.» «Oui, avec de fortes amendes!», abondent les deux autres. «Mais au fond, ce qu’il faudrait, c’est éduquer la population.»
Le conciliabule terminé, les poutzeuses reprennent leur interminable mission. Là-bas, des bris de verre jonchent la plage. «Une bouteille cassée… Imaginez qu’un gosse marche dessus!» En cette matinée de fin d’été, il commence à faire frais. «Vivement l’hiver. Pour la gouille, c’est notre saison préférée.»

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