
Comme de plus en plus de personnes se déclarent sans confession, la demande augmente naturellement. Aujourd’hui, une forte concurrence laïque est apparue. | J. Amber
En l’espace de trois mois, Franck Oudin a perdu coup sur coup sa sœur et son papa. C’était en 2020, et le choc est encore palpable près de cinq ans plus tard. Sa famille a alors fait appel à Sandra Widmer Joly pour officier durant le rite funéraire. «Nous étions incapables de faire un discours, les émotions étaient trop fortes pour parler en public, se remémore Frank Oudin. Solliciter Sandra nous a permis de nous alléger de ce fardeau. Elle nous a beaucoup aidés à traverser cette période douloureuse.»
Le 11 juillet 2025, sa mère s’est éteinte. La cérémonie s’est déroulée le 14 juillet au cimetière de St-George, en ville de Genève, à la chapelle de l’Ange de la consolation. «Notre maman voulait une cérémonie très simple, précise Franck Oudin. Ce n’était pas une messe, car ma maman n’était pas une personne religieuse, mais la cérémonie a repris certains codes liturgiques.»
Ancienne journaliste, Sandra Widmer Joly s’est formée comme célébrante indépendante pour accompagner les rites funéraires il y a treize ans. «L’accompagnement des personnes dans le deuil et le chagrin détient une place essentielle aujourd’hui. Depuis la pandémie, la mort a surgi dans nos vies. Elle a pris une dimension concrète, et l’on réalise l’importance de prendre le temps de dire au revoir.»
Organiser ses propres funérailles
Si la perspective de la mort est souvent entourée de déni, ce n’est pas le cas pour Philippe Bron. C’est autour d’un «café mortel» – rencontre organisée à Bex tous les deux mois – que Natacha de Santignac, célébrante laïque, fait la connaissance de cet Aiglon. Âgé de 68 ans, il lui explique son souhait d’organiser ses obsèques de son vivant, «parce qu’une fois que je serai mort, ce sera trop tard!»
Regard espiègle, Philippe souhaite surtout délester ses survivants. «J’aimerais avoir une cérémonie d’adieux sur les paroles de George Brassens», poursuit-il. Une liberté de ton, à son image, lui qui «n’a rien contre le bon Dieu»: «Il voit que je ne me conduirais guère mieux si j’avais la foi!» «Des funérailles laïques permettent de respecter la volonté du défunt, de faire des adieux très libres et personnalisés, afin de célébrer pleinement la vie de la personne décédée», réagit Natacha de Santignac.
Sortir du cadre
Si les cérémonies personnalisées prennent de l’ampleur dans l’organisation des funérailles, la demande augmente aussi pour les fêtes de noces. Officiante laïque de Clarens, Fabienne Mark a été approchée pour accompagner une cérémonie. En cause: l’union d’une femme protestante avec son conjoint musulman. «C’était un choc des titans pour les familles, image cette officiante laïque. L’intérêt de la laïcité, qui ne signifie pas pour autant une absence de spiritualité, c’est que l’on se doit d’inventer. C’est une page plus blanche.»
Comme tierce personne conviée dans l’intimité d’un couple ou d’une famille, elle observe une hausse de la demande. Cet été encore, un couple s’est dit oui sur les hauts de Lausanne, juste à côté d’un cloître centenaire. Lorsque Fabienne leur demande la raison d’une célébration laïque, les fiancés lui confient «ne pas se sentir légitimes» ni «à l’aise» de se marier dans une église. «Dans une société de plus en plus laïque, le mariage reste toutefois important, observe-t-elle. Les symboles d’union continuent à se réinventer, et je ne suis que le haut-parleur d’une histoire personnelle.»
Rituels individualisés
Ces cérémonies «sur mesure» ne se limitent pas aux obsèques et aux mariages. «Un animal de compagnie partage des moments de vie importants et une intimité particulière avec ses propriétaires. Il faut faire son deuil.» À 18 ans, la chatte Miminsky est morte en février de cette année. «Mon mari et sa fille – absente lors du décès – étaient très tristes, tout comme mes voisins qui l’avaient gardée de temps en temps. J’ai pensé qu’une cérémonie pouvait nous permettre de lui dire au revoir sereinement», poursuit Natacha de Santignac. La famille et les voisins se sont réunis dans le jardin, en juin, pour rendre un dernier hommage à la chatte, et évoquer des souvenirs.
Une manière aussi d’expérimenter la perte. «Nous n’apprenons plus à gérer les émotions liées à la finitude. Nous nous retrouvons démunis face à la perspective de notre propre mort, poursuit l’habitante de Fontanney, au-dessus d’Aigle. Au cours de notre existence, nous faisons face à de nombreux deuils pas forcément nommés comme tels. Un divorce, la perte d’un travail, ou la retraite. Mais ce sont bien des tranches de vie qui s’arrêtent.»
«Outre ces rituels établis, toutes les étapes de vie auxquelles on souhaite donner un sens peuvent être célébrées, même si elles ne sont pas reconnues socialement comme un «grand événement»! Membre du comité de l’Association nouvellement créée «Célébrys» (voir encadré), Lauriane Lumia accompagne ainsi les passages de vie, sans connotations religieuses depuis plus de deux ans.
Il peut s’agir, entre autres, de présentation d’enfant – soit un baptême laïc, d’un renouvellement de vœux de mariage, d’un divorce, de funérailles pour animaux de compagnie, d’un deuil périnatal, d’une reconversion professionnelle ou d’un départ à la retraite. «Ces cérémonies permettent de marquer symboliquement un moment vécu, de rassembler des proches, de vivre pleinement les émotions, de créer un espace de soutien et d’encouragements, et de vivre un moment authentique et unique.»
Mais Lauriane Lumia temporise. «C’est très rare qu’on fasse appel à nos services pour autre chose qu’un mariage ou des funérailles. Notre métier reste encore confidentiel!»

Avec la création de l’Association «Célébrys» en ce début d’année ou encore de l’Association des célébrant·e·s et officiant·e·s romand·e·s «ACOR», qui accompagne les familles depuis plus de quinze ans déjà, cette tendance en dehors de toute chapelle semble s’inscrire durablement dans nos us et coutumes. Pour Jörg Stolz, professeur ordinaire et directeur de l’Institut de science sociale des religions (ISSR) à l’Université de Lausanne, spécialisé dans la sociologie des religions, ce changement présage le remplacement des pratiques religieuses.
Observez-vous ce phénomène d’essor de célébrations non religieuses?
Oui, ces célébrations laïques sont clairement en croissance dans les pays hautement industrialisés. Comme de plus en plus de personnes se déclarent sans confession, la demande augmente naturellement. Pendant longtemps, les mariages et les funérailles étaient monopolisés par les pasteurs et les prêtres des églises – cela a changé. Aujourd’hui, une forte concurrence laïque est apparue, avec des célébrants souvent moins longuement formés, mais proposant des cérémonies plus personnalisées.
Est-ce une nouveauté ou une variation de besoins humains?
Le fait de pouvoir être sans confession et malgré tout se marier ou être enterré sans l’aide d’un spécialiste religieux constitue effectivement une nouveauté. Mais l’être humain ne semble pas avoir besoin de la religion en tant que telle. En revanche, il continue à éprouver le besoin de rituels pour marquer les passages importants de la vie. Ce besoin peut être satisfait aussi bien par des célébrants religieux que laïcs.
Comment interprétez-vous ce besoin de se départir des rituels religieux?
C’est un effet de la sécularisation, observable depuis au moins le XIXe siècle. En tant que sociologue, je ne suis pas surpris. Les célébrants laïcs soutiennent que leurs rituels sont précisément conçus pour répondre aux besoins individuels des personnes, sans imposer les règles et croyances des religions. Cela s’accorde avec le processus d’individualisation de la société. En revanche, des rituels trop personnalisés peuvent courir le risque de manquer de profondeur, profondeur qui vient souvent avec la tradition.
Quels sont les risques de dérives?
Le risque est de tomber sur un célébrant laïc qui crée un rituel dont on n’est pas satisfait – mais le même risque existe avec un célébrant religieux. Il est donc important de bien se renseigner.
