Malgré la concurrence, les sapins suisses ont l’écorce dure

Marchand de sapins de Noël incontournable à Vevey, Jean-François Jaquier venait déjà enfant y vendre des arbres avec sa famille.  | R. Brousoz

Sylviculture
Dans notre pays, plus d’un arbre de Noël sur deux provient de l’étranger. Face à cela, la production locale tient bon. Petit tour d’horizon dans la région.

«Regarde celui-ci, il est bien, non?» Vendredi matin 5 décembre, à Vevey. À l’entrée de la place Scanavin, un couple de retraités déambule entre des dizaines de sapins de Noël exposés autour de la fontaine. L’œil évalue, la main caresse. «On les aime bien touffus», précisent Martin et Marie-Louise. Fidèles depuis 20 ans, ces Montreusiens ne rateraient pour rien au monde leur rendez-vous annuel avec Jean-François Jaquier. Ou André, quand c’est son frère. 

Les sapins Jaquier? Une véritable institution de l’Avent veveysan, dont l’origine remonte à plus d’un siècle. «C’est pendant la Première Guerre mondiale que mes grands-oncles et ma grand-mère du côté maternel ont commencé à vendre des sapins ici», raconte cet agriculteur de 73 ans installé à Curtilles, dans le district de la Broye. «Au début, ils allaient les couper sous le lac de Rossinière avant de les descendre par le train.»

100 ans plus tard, les frères Jaquier perpétuent l’activité familiale. À la différence que ce ne sont plus des forêts du Pays-d’Enhaut que proviennent leurs résineux, mais de la plantation créée par leur père dans le village broyard. Une parcelle d’un hectare, où ils bichonnent leurs résineux à longueur d’année. «C’est notre activité de retraite», sourit Jean-François, qui cultivait jadis du tabac ou de la betterave sucrière. Technique spéciale de la famille Jaquier: la souche réutilisable. «Une fois le sapin coupé, elle produit un autre petit arbre qu’on laisse grandir. Ainsi, une souche peut donner cinq à six sapins sur un demi-siècle.»

Environ un millier de leurs pièces – principalement des Nordmann – sont vendues chaque année au mois de décembre sur les pavés de la Ville d’Images. Et l’engouement est toujours là. «On commençait à avoir peur, s’exclame une acheteuse. D’habitude vous venez plus tôt.» 

Ventes diminuées d’un tiers

Face aux hordes de conifères venues chaque année d’Allemagne ou du Danemark pour remplir les rayons des magasins, la production helvétique résiste encore et toujours. «Les grandes surfaces nous font du tort, mais on est toujours là», lâche Urbain Girod. Au cours des 30 dernières années, le pépiniériste de Saint-Triphon dit avoir perdu 30 à 40% du marché des arbres de Noël. «À l’époque, nous vendions 3’000 sapins chaque année sur la place Centrale de Monthey.»

Du temps de son père, les résineux étaient encore cultivés dans les hauteurs de Choëx. «Pour les couper, il fallait parfois marcher dans 50 cm de neige et les sortir sur la luge à foin.» Aujourd’hui, l’activité a été simplifiée. Les sapinières de l’entreprise Girod s’étendent sur 2,5 hectares dans la plaine du Chablais. Ce qui représente un total de 15’000 à 20’000 arbres, «cultivés sans engrais et sans produits phytosanitaires», assure-t-il. «On en replante environ 2’000 par année.» Pour obtenir un sapin de taille moyenne, il faut compter huit à dix ans. 

«Le seul atout que nous avons par rapport aux sapins étrangers, c’est la fraîcheur, souligne Urbain Girod. Nous les coupons au fur et à mesure des ventes, ils tiennent jusqu’à fin janvier.» 

Le roi incontesté des salons reste le Nordmann. Une essence qui s’est imposée à la fin du siècle dernier. «Elle représente 99% de ce que nous proposons, les gens ne veulent rien d’autre», précise le pépiniériste. S’il n’a pas la bonne odeur de l’épicéa, ce ligneux venu du Caucase est plébiscité pour ses aiguilles qui résistent longtemps et qui ne piquent pas.

Ça pousse au bord de la Gryonne

Certaines communes pratiquent elles aussi la culture de l’arbre de fêtes. À Montreux par exemple, un demi-hectare est consacré à cette production, destinée uniquement à la collectivité. La parcelle se situe dans la région des Avants. «Ce sont des sapins qui viendront décorer les villages, les églises, les écoles ou les EMS», indique Cyril Pabst, chef forestier adjoint.

La Commune de Bex, elle, a pour tradition d’organiser une vente de sapins durant l’Avent. Cette année, elle aura lieu le 12 décembre sur la place du Marché. «C’est un service à la population que l’on s’attache à maintenir», dit le municipal Pierre-Yves Rapaz. Si actuellement la centaine de sapins vendus chaque année aux particuliers provient des pépinières Girod, la Commune ambitionne de proposer ses propres arbres, comme c’était le cas il y a quelques décennies. 

Sur une parcelle communale de 3’000 mètres carrés au bord de la Gryonne, le Service des forêts bellerin a relancé une culture de Nordmann voilà cinq ans. Juste au-dessus passent des lignes à haute tension. «C’est le terrain idéal, les autres arbres ne peuvent pas être trop hauts en raison des fils, les petits sapins ont donc assez de place et de lumière», explique le chef de service Jean-François Rochat. 

Quelque 300 bébés sapins poussent ici, sans intervention, hormis deux fauchages annuels. «Dans cinq ans environ, ils seront assez grands. L’idée sera alors d’organiser la vente ici-même. Les gens pourront venir les choisir, le but étant aussi que ce soit un moment convivial avec du vin chaud.» 

Mais avant qu’ils soient parés de lumières, ils devront encore résister à la gourmandise des chevreuils, au poids des oiseaux sur leurs fines branches, aux gels tardifs, à la grêle ou encore à la scie des voleurs… Le lot de tout jeune sapin de Noël élevé chez nous.  

Un sapin vivant dans le salon

L’histoire d’un arbre de Noël finit toujours mal. Une fois les Fêtes passées, la plupart des conifères finissent leur existence, secs et bruns, sur un bout de trottoir. Pour celles et ceux qui voudraient leur éviter ce destin, il existe une alternative. Depuis 2011, l’entreprise Ecosapin, située à Cottens dans la région de Cossonay, propose des sapins vivants en pot. Ces derniers lui sont rendus une fois les réjouissances passées. Environ 2’500 résineux sont ainsi livrés et récupérés chaque année. Pour un sapin premier choix de taille moyenne, il faut compter 154 francs, transports inclus. «C’est surtout le côté émotionnel qui pousse les gens à choisir cette option», analyse François Hofer, l’un des trois associés de cette entreprise. «Il y a un moment joyeux, Noël, qui se termine par la mort d’un arbre. Nos clients font cet effort pour qu’il reste vivant.»

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