Le pire drame vaudois s’est joué il y a 20 ans à Vevey

La maison veveysanne du drame, située dans un quartier bourgeois au sentier des Ruerettes.  | Edouard Curchod

Affaire Légeret
Le 4 janvier 2006, on découvre les corps sans vie de deux octogénaires dans une villa cossue. Une troisième personne n’a jamais été retrouvée. Un homme a été condamné à la réclusion à vie pour son implication.

«C’est curieux, en passant récemment près du lieu du drame je me suis dit que cela faisait presque 20 ans que cela s’était déroulé», dit Sandra Weber. Alors journaliste pour un quotidien vaudois, la Fribourgeoise d’adoption a couvert ce que l’on a rapidement appelé «L’Affaire Légeret» – avec l’ensemble de ses collègues de la rédaction veveysanne. «J’étais jeune journaliste, c’était mon premier gros fait divers. Nous avons beaucoup enquêté, nous nous sommes rendus à divers endroits, appelé un nombre important de personnes. Ça m’a profondément marquée. Et donc encore aujourd’hui.»
«L’Affaire Légeret» a débuté le 4 janvier 2006. Ce matin-là, alertée par un agent de sécurité, la police découvre dans une maison du sentier des Ruerettes, dans un quartier bourgeois de Vevey, deux corps de femmes allongés en bas d’un escalier. Un chien est mort à leurs côtés, un autre agonise. Les deux dames sont amies: la propriétaire Ruth Légeret (81 ans) et son amie Marina Studer (80 ans), venue passer Noël.
Les analyses scientifiques permettent de faire remonter ce qui va devenir rapidement le pire fait divers de l’histoire moderne du canton de Vaud à la journée du 24 décembre, entre 10h et 13h. Marie-José Légeret, fille aînée de Ruth et qui vit avec elle depuis qu’elle a fermé son cabinet médical, manque à l’appel. Elle ne sera jamais retrouvée.

Énorme héritage
La famille Légeret est importante à Vevey et dans sa région. Charles le patriarche, mari de Ruth et donc père de Marie-José, architecte de métier, avait bâti un empire. À sa mort, il laisse à sa famille un patrimoine estimé alors à 35 millions. Outre l’aînée, le couple a eu un garçon Jean-Marc, aussi architecte, et deux enfants adoptés en Inde: Ramou et François.
Ce dernier est l’enfant chéri de Ruth. «C’était quelqu’un de doux, gentil, mais très introverti. Nous étions en classe ensemble durant deux ans au collège Champittet à Pully. Nous avons fait le trajet tous les jours depuis Vevey durant 4 ans, entre l’âge de 13 et 17 ans», se remémore Jérôme Christen, journaliste et conseiller communal veveysan.
Ruth se montrait généreuse, mais des tensions persistantes sont nées de relations de plus en plus tendues, notamment au sujet du patrimoine immobilier qui générait plus d’un million de francs de loyers annuels. Selon nos informations de l’époque, l’octogénaire, alertée par Marie-José, aurait annoncé à son fils François, quelques jours avant Noël 2005, sa décision de l’écarter des affaires.

Condamnation à vie
La justice vaudoise resserre alors son enquête sur François, 41 ans, et l’appréhende le 2 février 2006. Le benjamin de la fratrie est reconnu coupable du double meurtre de sa mère adoptive Ruth Légeret et de son amie Marina. Pour les magistrats, Marie-José a été supprimée par son frère. Ce dernier a toujours clamé son innocence, criant à l’erreur judiciaire.
Il a été largement soutenu depuis les différentes prisons où il a été placé. Beaucoup pointent des errements dans l’enquête, l’absence du corps de Marie-José, des zones d’ombre. Certains évoquent même un «complot», comme Jérôme Christen qui, alors député, a rencontré François Légeret à Bochuz quand ce dernier a déposé une pétition au Bureau du Grand Conseil.
Le témoignage tardif, mais pris en considération d’une boulangère veveysanne, aujourd’hui décédée, entraîne un nouveau procès en 2010, avec le même verdict: la réclusion à perpétuité. Aujourd’hui incarcéré à Thorberg (BE), le coupable n’a pas souhaité nous recevoir, ni répondre à nos questions posées via son avocat. Même réponse de la part de son frère aîné Jean-Marc.

Libération anticipée possible
Ayant profondément marqué la région, ce drame demeure donc bien vivace. «20 ans après, cette affaire reste fascinante, en particulier parce que l’une des victimes n’a jamais été retrouvée», relève Sandra Weber. Et évidemment déterminante pour le clan familial. Un de ses membres, sous couvert de l’anonymat, fait part du «bouleversement encore ressenti aujourd’hui par beaucoup d’entre nous». Affirmant que «la justice a bien fait son travail et rendu une juste peine», il estime que «François a probablement suffisamment payé aujourd’hui et que sa place n’est plus forcément en cellule». Beaucoup de personnes connaissant le dossier, dont Jérôme Christen, partagent cet avis.
À noter qu’en Suisse, un reclus à perpétuité doit, au bout de 15 ans, bénéficier de l’examen par une commission qui se réunit tous les ans d’une possible libération anticipée, assortie de conditions précises. Il y a cinq ans, nous avions appris que François Légeret exigeait une «libération sans conditions», demandant que soit reconnue «l’absence de moyen de preuve de ma dangerosité et de la récidive». Donc sans résultat, puisque le seul coupable de «L’Affaire Légeret» est, deux décennies après les faits, toujours derrière les barreaux.

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