
Marc David cisèle les almanachs du Messager boiteux depuis sa ferme de Chavannes-le-Veyron (VD) depuis 2015 et nourrit chaque édition d’une bonne vingtaine de reportages de terrain. | L. Grabet
C’est une usine ultra moderne. On l’aperçoit en sortant de l’autoroute à Châtel-Saint-Denis. Sur sa façade, plusieurs marques sont apposées. La principale est Säuberlin & Pfeiffer SA, entreprise à succès de 150 employés, spécialisée dans les packagings. Une autre étonne par contraste: celle pluricentenaire du Messager boiteux. C’est en effet dans ce bâtiment que se trouvent les précieuses archives du mythique almanach romand, né en 1707 et qui a vu sa 319e édition être publiée en septembre. Säuberlin & Pfeiffer SA – propriété du grand groupe français Autajon – est basée à Montélimar et détient la propriété du Messager boiteux depuis 1974.
C’est une publication bénéficiaire, mais pas extrêmement rentable, qui tranche avec le reste des activités du groupe. «Monsieur Autajon, notre président, l’a conservée par respect de la tradition et du patrimoine», souligne l’employé de 59 ans chargé de l’almanach. C’est par son entremise que nous pouvons accéder exceptionnellement à ces archives. «Elles ne sont pas ouvertes au public, même s’il arrive que nous les rendions accessibles à quelques chercheurs en histoire ou à des astronomes», précise-t-il.
Carton plein sur QoQa
Le local de stockage fait 40m². Derrière les solides grilles qui en délimitent les frontières, trois armoires fortes renferment en plusieurs exemplaires tous les numéros du Messager boiteux. On y trouve aussi des «bois», soit des gravures réalisées méticuleusement à la main sur des planches et qui servaient à l’impression du «poster» central de l’almanach.
«Tout cela a une valeur patrimoniale considérable», souligne notre hôte. Au début du XIXe siècle, il était tiré à 150’000 exemplaires. Cette publication très attendue constituait une source d’information précieuse sur les nouvelles annuelles du monde entier et elle était souvent la seule source pour les gens de l’époque. Beaucoup ne savaient pas lire, mais les nombreuses illustrations compensaient cela. Bien souvent, les gens se réunissaient autour du feu et quelqu’un leur en faisait la lecture.
C’est dans ces archives fascinantes aussi que notre guide vient puiser la centaine d’anciens millésimes, que des particuliers lui commandent chaque année. Ces personnes veulent généralement obtenir leur année de naissance ou celle d’un proche. Il leur en coûte 45 à 60 francs selon l’édition. Même à l’heure des réseaux sociaux, de l’information en continu et de l’IA, le Messager boiteux reste populaire. Nombre d’arboriculteurs et de viticulteurs se basent encore sur son agenda lunaire pour s’atteler à telle ou telle tâche au meilleur moment.
En décembre, une vente flash sur la plateforme de commerce électronique QoQa a généré plus de 800 ventes. Et de début juillet à fin septembre, la talentueuse photographe Olga Cafiero consacrait même une expo à ce morceau du patrimoine immatériel vaudois au Musée photo Elysée, à Lausanne.
Un secret transmis au fil des générations
Presque tous les exemplaires de 182 pages de l’almanach continuent de s’écouler chaque année, principalement sur Vaud, Fribourg et en Valais. La colonne vertébrale de cette publication, ce sont les impressionnantes prévisions météo, lesquelles avaient par exemple prévu la canicule de 2003, une année et demie à l’avance. «Tout cela repose sur des observations fines faites patiemment au XVIIe par un abbé allemand et qui ont débouché sur un secret, que l’on se passe jalousement de rédacteur en chef à rédacteur en chef…», explique le journaliste Marc David, actuel responsable de la publication.
L’almanach comporte aussi des horoscopes, un calendrier des foires et des saints, un résumé chronologique des faits marquants des douze mois précédents, des portraits, des recettes gastronomiques ou de grands-mères, des reportages mettant en valeur la beauté et la diversité des traditions romandes et tant d’autres choses.
«Notre almanach se veut areligieux, apolitique et à l’écart des modes furtives! Les deux pieds solidement enracinés dans le terroir romand, son bon sens et son savoir populaire sont aiguisés, à l’aune de la réalité au fil des siècles», résume Marc David. En compulsant de vieux exemplaires dans la salle des archives, la chose est presque palpable…
