Raconter la Roumanie dans la peau de Ceaușescu

Après s’être adressé au dictateur roumain dans une lettre, l’écrivain Eugène devient acteur. Il nous permet de vivre son texte à travers ses souvenirs.  | S. Crouzet

Aigle
Troquer sa plume pour les planches: l’écrivain Eugène adapte son roman «Lettre à mon dictateur» dans un seul en scène. Une plongée intime au cœur de la dictature roumaine. À découvrir au Théâtre WAOUW du 6 au 8 février.

«Ce n’est pas tous les jours qu’on écrit à Nicolae Ceaușescu», résume Eugène dans son récit. Pas plus qu’on ne joue un dictateur sur scène. L’écrivain s’est lancé ce défi, avec l’aide de son ami metteur en scène Christian Denisart, et de la comédienne Loredana von Allmen (voir encadré). Rencontre avec l’auteur aiglon.

La tournée théâtrale de «Lettre à mon dictateur», roman lauréat du Roman des Romands 2024 et Prix suisse de littérature en 2023, se poursuit en ce début d’année. Comment vivez-vous cette adaptation sur les planches? 

– Il y a beaucoup d’intensité: en 1h15, je joue ma mère qui pleure, j’annonce des décrets en tant que dictateur ou je me joue à 6 ans. C’est un concentré de mon vécu. Je vis un ascenseur émotionnel. 

Entre s’adresser au dictateur et l’incarner, la posture est très différente. Quel est votre constat?

– En adressant une lettre à Ceaușescu, j’ai senti que j’avais beaucoup de colère. En l’interprétant sur scène, je dois jouer un homme persuadé d’avoir raison et d’agir pour la grandeur de son pays. J’essaie de me connecter à lui et à tous les dictateurs, et j’ai ressenti le côté actuel du propos.

Vous replongez dans vos souvenirs, notamment en vous mettant dans la peau de vos parents. Comment vivez-vous cette expérience? 

– Mes parents sont décédés. Chaque représentation me permet de leur rendre hommage. J’incarne des fantômes, ce qui leur redonne vie le temps de la représentation. Je me sens légitime de parler de scènes que j’ai moi-même vécues. C’est à la fois un récit intime et universel. 

Cette pièce est un seul en scène où vous interprétez toute une galerie de personnages. Comment avez-vous travaillé cette partition? 

– Avec Christian et Loredana, nous avons choisi un geste qui correspond à chaque personnage. C’est une façon d’incarner mon texte jusqu’au bout. Nous avons beaucoup travaillé sur la précision. Lors de la scène du procès, où je les joue tous, c’est une performance de haute voltige. 

Ces identités plurielles font écho au message de la pièce. 

– Effectivement, car cette «Lettre» raconte une quête d’identité. Je parle de mon parcours, de mon arrivée en Suisse. Je rappelle qu’une identité est faite de plusieurs choses. Chacun de nous est un kaléidoscope.

www.waouw.ch
«Lettre à mon dictateur», par la compagnie du Faiseur de Mots, du 6 au 8 février, Théâtre Waouw, rue Plantour 3, Aigle.

Un comédien pour 30 personnages

Cette mise en jeu entremêle souvenirs familiaux et mémoire historique. Sur scène, Eugène se révèle un imitateur féroce de Ceausescu, tout en alternant une trentaine de personnages. «Cela demande une structuration très précise. Je lui ai notamment donné des conseils spatiaux, de posture ou de regard. Nous avons cherché des manières de codifier chaque personnage, afin de passer de l’un à l’autre et lui permettre d’avoir des repères. Il parvient à jongler entre eux avec une expressivité incroyable!», relate la comédienne Loredana von Allmen. La compagnie Faiseur de Mots, fondée par Eugène, a effectué quelques ajustements pour transposer la lettre en spectacle. «Certaines phrases sont plus belles à lire qu’à dire. Nous les avons modifiées pour leur donner la même saveur à l’oral», explique Christian Denisart. Musique et danse ponctuent également la pièce, afin de rendre le spectacle plus vivant. Non sans touches d’humour, «Lettre à mon dictateur» invite à (re)penser un pan de l’histoire européenne. «Je trouve puissant de comprendre ce qui s’est passé en Europe, de l’approcher sensiblement, mais aussi avec humour. J’ai dit à Eugène combien c’était important d’avoir sa parole», conclut Loredana von Allmen.

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