
L’équipe de la droguerie Jaquet – ici avec (de g. à dr.) Julie Michellod, Alain Jaquet, Célia Croset et Michel Samuel – conseille sa clientèle en matière de santé et de produits domestiques. | N. Desarzens
Quelques millilitres de propolis, une dizaine de gouttes d’euphraise et d’essence d’oignon. Concentrée, Julie Michellod est en train de confectionner une potion contre les allergies aux pollens, ou plutôt une spagyrie dans le laboratoire de la droguerie Jaquet, à Vevey. Une spagyrie? Une méthode thérapeutique de médecine complémentaire, reconnue en Suisse et réglementée par Swissmedic.
Quelques pas plus loin, Célia Croset conseille un client sur la meilleure façon de déboucher la canalisation de sa baignoire. Au même moment, Alain Jaquet est sur le point de partir pour une mission d’élimination de rongeurs chez un particulier.
Produits techniques (détergent ou dissolvant, par exemple), désinfestation des nuisibles et produits d’entretien des piscines, sans oublier la médecine alternative: l’on trouve dans les drogueries des centaines d’articles qui servent au ménage, à l’industrie et à la santé. S’y côtoient donc bougies, savons, parfums, cirages, laques et pastilles contre la toux. «Nous sommes un peu les ancêtres des centres commerciaux, sourit Alain Jaquet, droguiste à Vevey depuis 44 ans. On trouve de tout chez nous! C’est la caverne d’Ali Baba, sans les 40 voleurs.»
«C’est la seule profession où vous pouvez conseiller la même personne pour un rhume, pour une crème de jour adaptée à sa peau et pour un produit d’entretien de ses meubles», confirme Hervé Truan, responsable de formation au sein de l’Association romande des droguistes.
Le défi de la relève
Dans son magasin veveysan, Alain Jaquet est particulièrement attentif au passage de témoin. «Je n’engage que du personnel diplômé, car ces jeunes représentent la relève de demain!» Or, depuis deux décennies, le quota d’apprentis romands enregistre une baisse de 66% (de 32 apprentis en 1995, on est passés à 11 en 2025). Couplée à la baisse d’effectifs et à la diminution d’enseignes, il faut ajouter la fuite de cerveaux vers d’autres postes de la santé.
«Nous sommes face à un cercle vicieux, analyse le septuagénaire. Sans oublier que l’on est souvent perçus comme de simples vendeurs, et non pas comme des experts. Mais nous avons toujours survécu. Nous avons été le tremplin de lancement de beaucoup de produits, comme les barres de céréales, qui sont ensuite passées dans les rayons des grandes surfaces. Depuis nos débuts, notre chiffre d’affaires n’a pas diminué. Nous restons donc optimistes.»
Jeunes droguistes tout juste diplômées, Célia et Julie sont conscientes de ces enjeux et de l’importance de renouer avec une clientèle plus jeune. «En tant que nouvelle génération de professionnelles, nous devons aussi apprendre à évoluer, à suivre les tendances, et faire davantage d’efforts sur la digitalisation de nos prestations», estime Célia Croset.
Fille d’agriculteur, Julie Michellod a découvert cet univers grâce à des stages. «Je voulais suivre une formation à la jonction du social et de la santé. En droguerie, j’ai trouvé une certaine créativité que je voulais développer.» Une inventivité que cette Valaisanne du Châble peut aujourd’hui exercer à Vevey lors de ses préparations ad hoc, des traitements sur-mesure, fabriqués pour des patients spécifiques. «Je suis très reconnaissante d’avoir trouvé une place de travail sur la Riviera, car il n’y a que très peu de débouchés en Valais», précise-t-elle.
Son acolyte vaudoise, elle, a toujours baigné dans ce milieu. «Mes parents travaillent à la droguerie de Villeneuve! Au début, je ne voulais pas suivre le sillon familial, mais les liens avec la clientèle et le côté touche-à-tout du métier m’ont finalement rattrapée.»
Si cette profession se distingue par la pluralité de son assortiment, son cœur se situe dans les remèdes naturels et les produits d’entretien. «Nous sommes formées dans les médecines alternatives, et nous avons appris les propriétés médicinales des plantes», confirme Célia Croset. «Notre mission est de trouver un traitement naturel spécifique pour le patient, enchaîne Julie Michellod. J’ai récemment concocté une spagyrie pour personne souffrant de cholestérol qui ne supportait pas bien ses médicaments.»
Durant le cursus de l’École supérieure de droguerie à Neuchâtel, les étudiants doivent notamment se spécialiser dans l’automédication et le conseil santé, tout comme approfondir leurs connaissances en chimie et biologie. «Nous sommes un peu la boussole de l’automédication», image Célia.
Maillon de la santé publique
Droguiste diplômée établie à Villeneuve depuis 32 ans, Cécile Croset-Delessert a pu observer les profondes mutations à l’œuvre ces dernières décennies. En premier lieu, l’émergence des grandes surfaces. «Les drogueries étaient les premières à proposer les aliments pour bébé, la diététique et les produits de nettoyage écologiques, détaille-t-elle. Maintenant, on trouve ces articles dans beaucoup de commerces.»
Autre défi de taille: le suivi des assurances qualité, qui aujourd’hui grignote une part importante du temps de travail. «Il y a 40 ans, on préparait un mélange de tisane devant le client, on collait une étiquette, et voilà, c’était terminé. Aujourd’hui, nous devons tout documenter de A à Z.»
À l’instar des pharmacies, les drogueries représentent la porte d’entrée à bas seuil de la santé (voir édition 230, 26.11.2025). Et Alain Jaquet de pointer le paradoxe qui corsète le système de santé. «Alors que l’on nous dit de réduire les coûts de la santé, la priorité est toujours accordée aux médecins. Or, ce type de prestation coûte plus cher que de simplement venir se faire conseiller chez le droguiste. Sans parler de traitements qui sont remboursés par les assurances maladie, uniquement par le biais d’ordonnances médicales…»

La Veveyse, la Riviera et le Chablais comptabilisent huit officines. Durant ces 20 dernières années, une dizaine de drogueries ont fermé, ce qui représente une diminution d’un peu plus de 50%, selon l’Association romande des droguistes. Un phénomène imputé entre autres à la méconnaissance de la clientèle. «Les générations plus jeunes n’ont pas pris ou ont perdu l’habitude de se rendre dans les petits commerces», souligne Célia Croset, droguiste et également responsable de projet à l’Association suisse des droguistes.
